Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CE QU'IL RESTERA

2013-05-30

    "We do speak a common langage: cinema" – Steven Spielberg

    Au-delà des fêtes, des trombes d'eau, des starlettes, des déclarations et des effets de manche à l'emporte-pièce, Cannes, c'est aussi le moment de l'année où surgit en autant de flashs, certains fulgurants, d'autres plus hypnotiques, ce qui teintera notre année cinéma. Bien sûr, d'autres films, d'autres voix auront encore le temps de s'ajouter, mais, c'est bien en mai que les rétines s'impriment des images qui, en décembre, au temps des bilans, donneront le la.

    Que restera-t-il alors des 20 films présentés en compétition officielle cette année ? Des thèmes, bien sûr (la famille, le couple, la fin du/des mondes), deux prix indiscutables (Kechiche, Coen, comment pouvait-il en être autrement), d'autres beaucoup plus (Jia Zhanke-ke au scénario quand sa mise en scène déployait des trésors de virtuosité, la complaisance de mise en scène d'Amat Escalante, les prix d'interprétation convenus et sans éclat…), mais aussi, des images et des répliques. Films par films, dans l'ordre de leur découverte, celles qui nous hanteront:

    Heli d'Amat Escalante : « Filme-le, on le mettra sur YouTube » ou toute la bêtise d'un scénario et d'une mise en images d'une complaisance odieuse condensée dans cette réplique lancée par un personnage adolescent d'une lâcheté confondante enjoignant un autre encore plus jeune de filmer la mise à feu (littéralement) du pénis d'un homme torturé.

    Jeune et Jolie de François Ozon : la colère, l'incompréhension et la culpabilité d'une mère (Géraldine Pailhas) découvrant que sa fille de 17 ans se prostitue «pour le plaisir » et explosant dans une scène aussi rageuse que poignante.

    A Touch of Sin de Jia Zhang-ke : elles sont nombreuses, dans ce film étonnant portant bravement sa charge virulente contre les ravages humains du capitalisme en Chine, les scènes et les phrases à retenir. Mais celles qui reviennent sont assurément cette incroyable scène d'ouverture, où un homme à moto réinvente le cinéma de Zhang-ke façon western sanguinaire, et ces mots, définitifs et glaçants : « Quand je tire, je ne m'ennuie pas »

    Le passé d'Asghar Farhadi : un petit garçon à la bouille irrésistible, un papa dépassé mais taiseux (Tahar Rahim), un wagon et un quai de métro… et toute l'intelligence de Farhadi, incomparable scanner de la complexité des relations humains, qui irradie au cœur de cet instant d'une banalité universelle et bouleversante.

    Tel père, tel fils d'Hirokazu Kore-eda : « Promettez-moi que vous jouerez au cerf-volant avec mon fils » : la supplique d'un père à un autre, et toute la délicatesse du cinéaste japonais concentrée dans ce moment d'éternité, simple et beau.

    Jimmy P. d'Arnaud Desplechin : le rythme saccadé de la diction de Benicio del Toro, interprétant un vétéran alcoolique amérindien de la seconde guerre mondiale, se confiant peu à peu à son psy, qui fait entrer le film entier et son spectateur dans une transe subconsciente profonde et diablement humaine.

    Inside Llewyn Davis des frères Coen : le chat, Ulysse, trottinant avec la même allégresse mélancolique que ce film dont nous avons déjà dit tout le bien que nous pensions.

    Borgman d'Alex Van Warmerdam : la scène d'ouverture, drôle et saisissante, où le Mal surgira littéralement de terre, avant que toutes les intentions du film ne viennent s'incarner ultra-littéralement dans cette réplique : « On vit tellement bien. On a de la chance. Et les chanceux doivent être punis ».

    Shield of Straw de Takashi Miike : thriller ultra violent et assez bêta, le film, en une scène d'explosion de camion et une autre de train, incarnée, auront fait planer le fantôme de Michael Bay dans la salle du théâtre Lumière. Ce qui n'était pas une bonne nouvelle.

    Un château en Italie de Valéria Bruni-Tedeschi : les yeux de chat de Marisa Borini, la mère de la cinéaste, évoquant tellement ceux de son autre fille Carla que c'en était troublant.

    La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino : on pourrait parler de cette scène de fête, décadente et orgiaque, de l'envol de flamants roses, de la rédactrice en chef naine, etc. Mais ce sont étrangement des mots, tout aussi stylisés d'ailleurs, qui reviennent : « J'étais destiné à la sensibilité », « On est devenu un peuple d'interviewés », « Quand on hait, il faut savoir être ambitieux » ou « Je voulais devenir le roi des mondains et j'y suis parvenu. Je ne voulais pas juste participer aux soirées, je voulais avoir le pouvoir de les gâcher ».

    Behind the Candelabra de Steven Soderbergh : « Oh, they have no idea he is gay », explique le manager de Liberace à son nouvel et jeune amant. Ou comment une réplique peut suffire à fustiger la lâcheté et l'hypocrisie d'un univers trop scintillant pour être honnête.

    Gris-Gris de Mahamat-Saleh Haroun : les incroyables danses défiant la gravité et l'handicap de l'homme élastique Soulémane Démé, malheureusement bien meilleur danseur que comédien.

    Only God Forgives de Nicolas Winding Refn : « Tu ne vois pas ce qui est bon pour toi. Autant ne pas voir du tout ». Une réplique, dans ce cas précis, à double tranchant, tant on serait tentés de l'appliquer directement au cinéaste wonderkid tombé de son piédestal avec fracas.

    La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche : « Moi, j'étais hyper-Sartre dans mes années lycée » ou comment se joue la danse de la séduction, sur un banc de parc, entre deux jeunes femmes se disant tout en ne se disant rien. Et bien sûr, la scène d'une cruauté toute kechichienne où la jeune Adèle subit les pressions de ses copines de classe, voulant la forçant à avouer son attirance pour Emma.

    Nebraska d'Alexander Payne : « What ? », la réplique d'un vieux sourdingue naïf, embarrassante à force d'être répétée ad nauseam par la bouche de Bruce Dern.

    Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières : le plan final, long et silencieux, sur l'incroyable visage tout en angles de Mads Mikkelsen.

    The Immigrant de James Gray : le zoom out aussi mélancolique que symbolique sur la Statue de la Liberté en pleine grisaille ouvrant le film. Et Marion Cotillard parlant polonais, bien sûr.

    Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch : l'allure, raffinée, romantique, sexy de Tilda Swinton et Tom Hiddleston, félins débarqués d'une autre planète. La bande-son incroyablement cool. La classe ironique et nostalgique de tout ce film, tristement passé plus inaperçu.

    La vénus à la fourrure de Roman Polanski : « Putain de métier de merde » - proférée par l'actrice (étonnante Emmanuelle) jouant au chat et à la souris avec son metteur en scène (Amalric).

Bon cinéma 2013

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.