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CLIP – critique d’Helen Faradji

2013-06-27

IMPOSSIBLES PULSIONS

    L’adolescence, on le sait, est un formidable sujet de cinéma. Inspirant, inépuisable. Le genre dont les cinéastes s’emparent avec la régularité d’un métronome, histoire de prendre le pouls de ceux qui, demain, seront le monde. Depuis que l’histoire est histoire et le cinéma cinéma, c’est peu ou prou la même chose. Le dernier Festival de Cannes, d’Ozon à Kechiche, en passant par Coppola ou Escalante, en a encore une fois fait la preuve, mangeant à différentes sauces esthétiques cette adolescence que tous, pourtant, transformaient en terrain privilégié et quasi-magique des expériences et pulsions les plus folles (sexuelles, sociales, affectives, politiques...).

    Mais à ce petit jeu, jusqu’où peut-on aller trop loin, comme disait l’autre ? Si certaines, comme princesse Sofia préfèrent nier le problème en enregistrant passivement les agissements désaxés de ses jeunes héroïnes au point d’en devenir aussi bécasse qu’elles, si d’autres, façon Gus Van Sant, parviennent à transcender ce moment tout hormonal pour se faire laboratoire d’observation de la bien plus vaste nature humaine, restent les autres, ceux du milieu, ou plutôt des extrêmes. Les Larry Clark, les Harmony Korine, les Maja Milos.

    Contrairement à ses acolytes, Maja Milos n’en est encore qu’au début de sa reconnaissance internationale. Mais quel début ! La jeune réalisatrice serbe aura en effet su faire de son tout premier Clip une bête à concours aussi prisée que remarquée sur le circuit festivalier (primé à Rotterdam, présenté chez nous au Festival du Nouveau Cinéma 2012), endossant et même revendiquant, toutes images crues dehors, le statut si recherché de « film-choc » de l’année.

    Film-choc ? Mais de quel choc s’agit-il au juste ? Celui que devrait créer cette plongée dans le quotidien de Jasna, jeune fille de 16 ans, qui se cherche, tâtonne, dans un Sarajevo aussi déboussolé qu’elle et aimera celui qu’il valait mieux ne pas aimer à ce moment-là ? Celui de ces séquences la montrant avec une complaisance inouïe transformer son propre corps en objet sexualisé à outrance ? Celui de savoir que la jeune actrice Isidora Simijonovic, se donnant à ce rôle avec un souffle et une énergie renversants, n’avait que 13 ans au moment du tournage ?

    Oui. Et non. Car le vrai choc, entendu au sens premier du mot, est plutôt celui de voir une réalisatrice singer un naturalisme à la mode (caméra à l’épaule, éclairage naturel, emprunts constants à une « esthétique » YouTube) pour en réalité refuser toute empathie, tout amour, toute humanité à son personnage, préférant la regarder s’avilir et s’humilier, jusqu’aux tréfonds les plus dégradants, avec un plaisir aussi malsain que sadique. Comme on mate les pires horreurs sur internet, bien protégé derrière son écran d’ordinateur… Si l’on peut sans aucun doute reprocher au Kids de Larry Clark, pendant américain de cet odieux Clip, de trop aimer cette jeunesse expérimentant, créant autant de perversion que de beauté, l’on ne peut voir dans ce regard de Milos sur l’adolescence autre chose qu’une privation de dignité pour le coup extrêmement choquante. Est-ce ainsi que les jeunes vivent ? Ou est-ce ainsi que les jeunes réalisatrices pensent devoir filmer aujourd’hui pour enfin se faire remarquer ? La réponse est également démoralisante dans les deux cas.

Helen Faradji

La bande-annonce de Clip

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Vos réactions (1)

  1. J'ai eu la chance ou la malchance (c'est selon) d'avoir jeté mon dévolu sur cet objet de curiosité (prix et réputation bien en avant plan) il y a de ça quelques semaines et j'en suis ressorti empreint d'une opinion du reste similaire à la vôtre Mme Faradji. Une fois l'effet dissipé et le ton bien installé, soit au bout d'un tout petit quart d'heure, je me suis fait à l'idée qu'il s'agissait là d'une œuvre où un voyeurisme vicié allait de pair avec fixation sexuelle. Sans compter cette omniprésente pulsion de filmer, d'être filmé par/à l'aide de cet impulsif téléphone, sans égard à la nature dégradante du regard posé. Il va sans dire que ce n'est pas auprès de Mme Coppola que j'ai trouvé réconfort en ce qui attrait aux films traitant de l'adolescence mais bien plutôt en compagnie d'un tendre Michel Franco avec son "Después de Lucía" (découverte glanée dans vos pages grâce au top 2012 de votre collègue M. Abiaad), d'un Sean Baker avec son surprenant "Starlet" ou même de Bradley Rust Gray avec son étrange et imparfait "Jack and Diane"... C'en est à se demander pourquoi ces films, ainsi que tant d'autres, autrement plus respectueux et délicats, passent sous le radar alors que ce "Clip" reçoit beaucoup d'attention ?

    par Jean-Philippe, le 2013-06-27 à 21h37.

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