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Films de la semaine

TWIXT – critique de Bruno Dequen

2013-07-04

LES FANTÔMES LUDIQUES DE FRANCIS

    Que fait donc Francis Ford Coppola? Le ténor du Nouvel Hollywood qui, après être tombé dans l’anonymat hollywoodien à la fin des années 1990, et avoir décidé depuis 2007 de revenir sur le devant de la scène avec une trilogie de films autoproduits, a décidément une carrière aussi imprévisible qu’inclassable. Si Youth Without Youth, Tetro et Twixt sont loin d’avoir été des succès publics ou critiques, l'étrangeté et le sentiment unique de liberté créative qu’ils déploient en font des objets assez uniques dans le paysage contemporain. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ces films divisent. Si les esprits chagrins américains préférèrent s’attarder sur les défauts de ces exercices pour les rejeter en bloc, la critique française, comme à son habitude, a majoritairement porté aux nues la «trilogie », allant même jusqu’à parfois déclarer que ces derniers films seraient en fait supérieurs aux chefs d’œuvre des belles années. Alors, has-been perdu ou génie mal compris, le vieux Coppola? Jouisseur sans complexe plutôt. Le parrain serait-il même le seul cinéaste reconnu à prendre manifestement un plaisir fou à faire du cinéma?

    En tous cas, il fait feu de tout bois dans cet étrange Twixt, qui arrive sur nos écrans deux ans après sa première au Festival de Toronto. Oscillant entre la farce, le film d’épouvante gothique et la thérapie familiale, Twixt est aussi imprévisible et foutraque dans ses choix formels qu’ouvertement classique d’un point de vue narratif. À l’image de son protagoniste Hall Baltimore (Val Kilmer en mode ludique), une sorte de Stephen King au rabais, le film se présente ainsi comme une énième variation sur les romans du maître de l’horreur (qui a lui-même une sacrée dette envers Allan Poe, dont le fantôme deviendra le partenaire de Baltimore).  
    Hall Baltimore, dont la carrière est en déclin depuis la mort accidentelle de sa fille, débarque donc dans une petite ville hantée par des meurtres sordides. Évidemment, il sera confronté à des évènements étranges et potentiellement surnaturels qui finiront par avoir un lien avec son drame personnel. En surface, rien de bien nouveau donc. C’est bien la raison pour laquelle Coppola et son complice Kilmer traitent de prime abord ce matériel sur le ton de la farce. Outre le jeu impassible de Kilmer, Coppola multiplie les références ouvertes et s’amuse comme un gamin des procédés classiques inévitables (pour entrer dans le domaine des rêves, Baltimore trouve toujours une nouvelle technique, qui va de la bonne vieille cuite aux somnifères, en passant par les chutes accidentelles). De toute façon, comment prendre au sérieux un film qui s’ouvre sur une amusante voix-off de circonstance, signée Tom Waits, et dans lequel apparaissent l’inénarrable Bruce Dern en shérif dénommé Bobby LaGrange, de même qu’un vampire romantique en moto? Pour peu qu’on veuille bien entrer dans cet univers stéréotypé et dénué de toute prétention, le plaisir est au rendez-vous.

    Toutefois, le film ne serait qu’un objet amusant si Coppola ne venait progressivement y insérer des éléments disparates qui installent un trouble progressif. Tout commence par une mise en scène qui alterne entre les scènes de jour filmées de façon crue dans une teinte numérique amateur et les séquences nocturnes représentée par une nuit américaine à la fois nostalgique et tout à fait inédite. Certes, le fait d’établir un contraste visuel entre rêve et réalité n’est pas nouveau. Mais jamais ce contraste n’a été aussi affirmé qu’ici. Au détriment bien entendu d’une réalité présentée avec une crudité proche de la téléréalité. Ce parti-pris explique d’ailleurs la mise en valeur de scènes de disputes conjugales entre Baltimore et sa femme (interprétée par l’ex-femme de l’acteur) via des écrans skype montés en split-screen. Pour Coppola, la réalité n’a aucun intérêt, sinon celui d’engendrer un certain malaise voyeuriste, et le manque de vernis de sa mise en scène ne fait que renforcer ce sentiment.

    Ceci dit, l’élément le plus étrange de ce film demeure l’obsession pour l’enfant mort. Non seulement la mort de la fille de Baltimore dans un accident de bateau fait-elle directement référence au décès dans les mêmes circonstances de Gia Coppola, le fils du cinéaste, dans les années 1980, mais ce dernier est littéralement cité comme conseiller créatif sur le film. Dans un film manifestement sérieux, une telle correspondance aurait pu donner lieu à de nombreuses interprétations psychanalytiques. Le cinéma comme outil de thérapie. Coppola en mode Bergman. Rien de tout cela dans Twixt qui est plutôt une ode maladroite et assumée à la jouissance créative. Coppola ne règle pas ses démons. Il nous rappelle que le cinéma est bien un grand train électrique dans lequel il sera toujours préférable de mettre le plus grand nombre de pièces possibles.

Bruno Dequen

La bande-annonce de Twixt

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