Format maximum

Écrans

L’AUTOBIOGRAPHIE DE NICOLAE CEAUSESCU – critique d’Helen Faradji

2013-07-04

RÉVÉLATION

    Une image peut-elle dire la vérité puisqu'elle peut dire tout et son contraire ? Les puissances du vrai ne sont-elles qu’un fantasme de pureté qui jamais ne s’incarnera ? Après Pablo Larrain et son fascinant No, invitant à la réflexion par l’utilisation aussi maligne que vertigineuse de caméras des années 80 pour nous replonger par un geste soi-disant vériste dans le Chili en train de rejeter Pinochet, au tour du documentariste roumain Andrei Ujica de s’amuser à son tour à triturer, tester, confronter la valeur que peuvent bien avoir les images lorsqu’il s’agit pour elles de rendre compte de l’Histoire.

    Dernier volet de la trilogie consacrée par le cinéaste à la fin du communisme (Vidéogrammes d’une révolution s’intéressait au rôle des médias dans la fin de la guerre froide, Out of the Present au cosmonaute Sergueï Krikalev), L’autobiographie de Nicolae Ceausecu, tel que son nom l’indique, se veut donc une biographie de cet homme charmant qui, en compagnie de sa toute aussi délicieuse épouse Elena, terrorisa la Roumanie entre 1965 et 1989. Mais une biographie réinventée, remaniée, par la simple force des images et du montage. Un film aussi profond que surprenant.

    Hormis l’ouverture et la dernière séquence, tirées du fameux procès bien sommaire du couple après leur destitution, le film n’est en effet constitué que d’images de propagande d’archives officielles, relatant avec la même emphase forcée fêtes d’anniversaire somptueuses, participations à divers réunions politiques ou fastes visites à l’étranger (des studios Paramount à Los Angeles à une rencontre avec Mao). Des images, plus ou moins en bon état, tournées pour et par le régime afin d’asseoir encore davantage la main mise de celui qui s’était auto-nommé Génie des Carpates sur son bon peuple.

    Trois heures de séquences flirtant allégrement avec le ridicule si elles n’étaient pas aussi tragiques, entre noir et blanc granuleux et couleurs baveuses, sans commentaire… mais surtout, un travail extrêmement troublant d’Ujica sur le montage, le pouvoir des images et celui du cinéma. Car, comme le disait si justement Jacques Mandelbaum dans Le Monde, « les images du dictateur sont retournées comme un gant », et mettent ainsi à nu tant le dictateur que le culte de la personnalité qu’il avait institué en loi et que le fonctionnement du système politique, étatique et policier, qu’il représentait. C’est en effet bien rapidement que ces images tournées à sa gloire se retournent contre lui pour évoquer entre les lignes l’histoire d’un pays, du bloc communiste entier même, tout en dessinant le portrait inverse à celui escompté : celui d’un homme à la trogne impossible, que l’on aurait pu imaginer acteur chez Blier père, si sa folie des grandeurs ne l’avait enfermé dans ces postures de pouvoir aussi grotesques que terrifiantes.

    Un simple jeu de montage racontant à nouveau l’Histoire pour lui donner un sens inédit, un temps non plus soumis aux contraintes médiatiques qui imposeront toujours l’extrait choc plutôt que la durée et le sens, une façon de se réapproprier une idéologie en jouant de ses propres armes et de ce qu’elle-même avait érigé en rempart. Voilà ce qu’est L’autobiographie de Nicolae Ceausescu. Mais il est encore, et probablement surtout, une nouvelle preuve de l’incroyable et démesurée fonction de révélateur que peut encore avoir le cinéma. Dans tous les sens du terme

Helen Faradji

La bande-annonce de L’autobiographie de Nicolae Ceausescu

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.