Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LA FIN D’UN SYSTÈME

2013-07-11

    C’est quelque chose dans l’atmosphère. Quelque chose d’inquantifiable, d’immatériel. Une lourdeur qui s’insinue partout. Une demi-année cinéma un brin morose, faisant suite à cette année 2012 où, là encore, les morts ne se sont pas réveillés. Après le faste du cru 2011 (souvenez-vous, Tree of Life, Shame, Take Shelter, L’exercice de l’État, Drive, Attack the Block, Nuit #1, Le Vendeur et on en passe…), le retour à la réalité d’une industrie en pleine désillusion, qui hésite et se cherche, est plombant.

    Bien sûr, on a déjà évoqué en long, en large et en travers, cette crise, cette fameuse crise qui n’en finit plus de décourager même les plus enthousiastes. Pourtant, si on l’a abordée un peu partout, c’est surtout, semble-t-il, son versant financier qui intéresse. Les films font des flops : combien d’argent ont-ils coûté, combien ont-ils rapporté ? Comme si, encore une fois, l’étalon-dollar n’était que la seule mesure fiable et sensée de la réussite d’une œuvre, de la bonne santé d’une industrie. Et à ceux qui osent encore rêver, la tête dans les nuages, cette réponse condescendante : il faut être pragmatique, le cinéma est une industrie.

    Et pourtant, après la sortie du producteur Vincent Maraval contre ce cinéma français payant grassement ses vedettes en en oubliant l’idée même d’une juste répartition des richesses, après les nouvelles régulières d’Hollywood se plaignant de voir ses tiroirs-caisse se vider comme neige fond au soleil, après les piques des papes Lucas et Spielberg qui semblent convaincus que l’implosion du système est proche, après tous ces indices et ces preuves récurrentes, comment ne pas cèder devant l’évidence : il y a assurément quelque chose de pourri à vouloir ainsi persévérer à n’envisager le cinéma que comme une gigantesque fête foraine dont le seul but avoué serait celui d’être rentable. Même plus d’amuser les enfants.

    À force de penser cette crise monétairement, on semble en effet en oublier une autre dimension, majeure : celle de la créativité. Oh, pas technique, évidemment. Là, les bataillons sont en ordre de marche, marchant d’un même pas vers ce sacré Graal : le style, encore plus de style, toujours plus de style.
Des explosions en rafale à 250 millions de dollars les deux heures trente en passant par les plans ultra-léchés, dégueulant de couleurs harmonieuses pour singer une élégance de façade, de Gore Verbinski ou Roland Emmerich à Sofia Coppola ou Nicolas Winding Refn, du plus massif au plus délicat, le constat est le même. Oui, ces films sont « bien faits », les images sont réussies, mais tous paraissent aussi faire la même omission : celle du mot « langage » dans l’expression « langage visuel ».

    Langage comme dans dire quelque chose, commenter, interpréter, faire passer le monde par le prisme de son imaginaire pour qu’il en ressorte au minimum éclairé, au maximum transfiguré. Langage comme dans échange aussi, partage d’une idée avec un spectateur qui, à son tour, fera fonctionner ses propres neurones pour tenter de mieux cerner cet environnement de plus en plus chancelant qui l’entoure. Un film, ce n’est pas, ça ne peut pas être qu’un grand 8 joliment carrossé, rutilant qui nous ferait pousser quelques « oh » et quelques « ah », lorsque l’on est chanceux. Un film, c’est aussi une prise de position, un engagement moral, idéologique, esthétique, un acte de courage : celui de se refuser à bêtement enregistrer pour plutôt prendre la réalité à bras-le-corps. Quitte à se tromper de voie, à être mal compris. Peu importe, du moment qu’une passerelle se crée entre ce qui se joue à l’écran et ce qui se joue dans la salle.

    À ce jeu-là, comment ne pas être déçu ? De nos films d’auteurs, nous attendons en effet plus qu’un étalage sophistiqué et raffiné de maîtrise visuelle. De nos blockbusters, plus aussi que cette bouillie préparée à grand frais mais qui ne nourrirait même plus un nourrisson. Si l’on veut décemment espérer que le goût du cinéma soit à nouveau ravivé, peu importe l’argent investi dans les productions, ce n’est plus lui qui compte. Mais importent les projets personnels, profonds, audacieux, l’investissement d’un cinéaste, d’un artiste, dans ce processus qui lui donne le privilège d’être écouté. Il serait grand temps que l’on s’en rende compte.

Bon cinéma

Helen Faradji

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