Format maximum

Plateau-télé

ROUTE 132 - par Robert Lévesque

2013-07-18

    Le vieux quai de Mont-Saint-Pierre, au bout duquel jadis nous avions éclusé une bouteille de vodka, une copine au bras dans le plâtre, un copain et moi, avant d'aller se taper un épisode de Colombo en noir et blanc dans un motel miteux, eh bien il n'existe plus, la mer parfois si forte l'aura emporté, mais le motel Aux flots bleus, quoique sommairement retapé, est encore miteux... à $75 dollars la nuit.

    Cette fois-ci, j'étais seul pour faire la 132, je n'avais pas perdu un fils, je n'avais pas un vieux pote pour dévaliser un guichet automatique, je n'avais pas de drame au cul, ni une vieille tante à visiter en Gaspésie et Louis Bélanger ne me filmait pas, mais des scènes de son Route 132 me revenaient en tête quand je roulais ; j'ai aimé ce film de route pour la performance de François Papineau, le meilleur acteur québécois peut-être…, oui…, je revoyais la tête à Papineau en père dévasté, un regard inconsolable, tout ça me revenait dans les côtes et les courbes... Papineau c'est Pacino, parfois.

    Dans les villages traversés, Cap-Chat, Port-Daniel, Carleton-sur-Mer, Causapscal, lorsqu'il y avait un cinéma, c'est plutôt la gueule d'Antoine Bertrand que l'on apercevait aux devantures, en Louis Cyr (qui perdit un fils en bas âge, lui aussi), l'homme fort d'un Québec aboulique, héros d'antan ressorti pour faire de la piastre et subséquemment du cinéma ; je vous dis ça et je n'ai pas vu ce film, car il est impossible que j'aille voir ce film, l'idée ne m'en viendrait même pas, il faudrait me payer et encore, fort cher, les quatre chiffres. Je suis un vieux chien qui sent de loin les crottes pas nettes et fait la fine gueule.

    Dans le cimetière de Mont-Saint-Pierre (certains jours, comme Kafka, j'aime plus fréquenter les cimetières que les cinémas…), j'ai lu sur une stèle décatie qu'une femme, morte en 1913, à 94 ans, portait l'étonnant et inouï prénom d'Illuminée… Un garçon avait donc épousé son Illuminée, et ils vécurent, histoire d'avant l'électrification rurale.

    Au Pic de l'aurore, d'où l'on voit le Rocher Percé quand la brume se lève, je lisais des pages gaillardes de Nana quand j'ai appris la mort de Gaétan Soucy, crise cardiaque, 54 ans ; nous avions parlé d'Éric Chevillard la dernière fois que l'on s'était rencontré, en septembre 2011, Éric Chevillard qui était son ami épistolaire et qui est l'un des meilleurs auteurs des éditions de Minuit dont le dernier roman, L'auteur et moi, sur le dégoût que peut inspirer le gratin de chou-fleur (surtout quand on a commandé une truite aux amandes) et sur la filature d'une fourmi jusque dans un cimetière, est absolument fabuleux, fantastiquement dérisoire. Soucy et moi, on convenait volontiers du génie ironiste de cet écrivain (un conseil : au premier café, lisez le matin L'Autofictif, les trois petits paragraphes quotidiens de Chevillard dans son blog).

    Louis Cyr, non mais…, après Aurore, après le frère André, après le compositeur alcoolique, la chanteuse lobotomisée et la mitrailleuse des Caisses populaires, à quand un Mad Dog Vachon, à quand la grande histoire de Little Beaver et de Sky Low Low, les fameux lutteurs nains ?

    En pensant à Soucy, à ses singuliers romans faits d'ombres et de secrets, pleins de grandes peurs et de petites morts, des œuvres rares et de pure imagination, je me disais que le cinéma québécois n'est plus à la hauteur de sa littérature depuis Les bons débarras, depuis Kamouraska. On n'imagine plus, on ne s'approprie plus, on tâcheronne avec métier et calendrier, on raconte au premier degré, on « biopique » pour le fric, on comptabilise, on espère percer le marché et non pas les mystères, cinéma d'entreprise bas de gamme qui va mal. La défense de l'honneur et de la liberté du septième art est le fait héroïque des résistants, Denis Côté, Rodrigue Jean, les Émond, Anne et Bernard (qui, lui, me fait tout de même un peu flairer du curé, mais bon…, il a sa voix). Demandez-vous par exemple, quel cinéaste d'ici serait capable de traduire, et de rendre à l'écran en le faisant sien l'univers de L'Immaculée-conception et celui de La petite fille qui aimait trop les allumettes ? Pour adapter ou s'emparer de Music-hall, il faudrait au moins un Paul Thomas Anderson !

    Revenu de la Gaspésie, en plateau-télé je vous propose donc d'appuyer la résistance, de revoir Nuit#1 d'Anne Émond diffusé à Télé Québec le 22 juillet à 21 heures.

    Sur Ava

    En 1988, deux ans avant de mourir, Ava Gardner demanda à un journaliste londonien d'être un ghost-writer pour ses Mémoires. Malade, elle avait subi deux infarctus, ne sortait plus de son appartement, avait peu d'argent mais refusait de vendre les bijoux que lui avaient donné Sinatra et Howard Hughes pour ses yeux verts. Elle picolait. Toujours est-il que cet ouvrage de nègre est devenu un échange franc à deux, The Secret Conversation, signé Ava Gardner et Peter Evans, chez Simon & Shuster. 293 pages. À lire avec des glaçons.

Robert Lévesque

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Vos réactions (4)

  1. MERCI!

    par Jean Antonin Billard, le 2013-07-18 à 08h53.
  2. Bonjour Robert Lévesque, Je vous le dis en toute amitié, moi qui vous lis depuis toujours: Louis Cyr est un bon film populaire, rassembleur et intelligent. Le plaisir qu'il procure n'est évidemment pas cinématographique et je vous comprends de lever le nez sur cette production commerciale. Mais enfin, voici un héros québécois qui ne s'excuse pas de l'être, qui ne l'est pas "malgré lui" (titre d'une mini-série télé sur René Lévesque ou Maurice Richard dans le film du même nom), qui ne doute pas, qui ne tergiverse pas, qui sait ce qu'il veut et qui l'obtient et qui parvient même à transmettre à sa fille ce qu'il n'aura pas eu, soit la culture. Juste pour ça, ce film mérite son pesant d'or. Surtout, une fois n'est pas coutume, ce film rallie plutôt que d'opposer nature et culture, sans nier l'une ou l'autre. La misère de Cyr n'était pas que matérielle, elle était aussi culturelle, c'est ce que le film dit. Sans en avoir l'air, ce film populaire bouge de l'air. Après les Lavigueur, Tout ce que tu possèdes, Séraphin et tutti quanti, tous ces films où le héros québécois ne sait littéralement pas quoi faire de son argent, voilà que nous arrive un héros, l'homme le plus fort du monde dont les exploits sont restés inégalés, qui, plutôt que de se contenter de l'aisance matérielle, décide de transmettre à sa fille la culture et l'éducation. Ça nous change d'Aurore et de Donalda, mettons. En prime, un seul sacre de tout le film, lequel résume bien la misère qu'aura connu Cyr et sa famille à Lowell: Calvaire. En prime, la représentation historique n'enfonce pas, pour une fois le clou, des clichés habituels: point de curé à l'horizon, point de morale à 2 cennes. Bien sûr, on peut chipoter sur tel aspect du film, sur le manque de profondeur de ceci ou de cela, sur le rythme parfois, mais l'ensemble se tient, et notamment la fin, qui pour une fois, ne part pas en quenouille. C'est beaucoup, il me semble, pour un film dont on n'attend rien. Sans oublier Antoine Bertrand. Qu'on oublie. Je cherche depuis ce matin un équivalent américain. Si Papineau est de la trempe d'un Pacino, à qui me fait penser Antoine Bertrand (dont le talent ne demande qu'à croître)? J'ai fugacement pensé à Tony Soprano, James Gandolfini, mort récemment et que j'ai donc en mémoire. Puis, j'ai pensé que vous sauriez bien me le dire, si jamais vous vous prêtiez à l'exercice de visionner un jour Louis Cyr quand il passera au petit écran. Au plaisir de vous lire, Dominique Alexis

    par Dominique Alexis, le 2013-07-18 à 14h18.
  3. Ne pensez pas en avoir fini avec la 132. Il y a des tas de souvenirs cinéphiliques qui dorment à Rimouski. On aimerait bien que vous les partagiez avec nous. Et si vous faisiez un blog...on peut toujours rêver...

    par Daniel Bédard, le 2013-07-18 à 14h44.
  4. C'est un plaisir de te lire! Quelle joie que de revoir la Comtesse. À la lumière des mœurs fiscales actuelles, l'échange houleux entre les richards des deux Amériques est particulièrement savoureux. Il est sidérant de constater le chemin parcouru depuis ce 1954 quand un millionnaire s'enorgueillissait d'avoir réglé ses impôts.

    par monica haim, le 2013-07-19 à 19h07.

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