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Films de la semaine

BROKEN – critique de Bruno Dequen

2013-07-18

LA RUE DE L’ENFER

    Le cinéaste anglais Rufus Norris a choisi pour son premier film de suivre les traces d’un grand nombre de ses contemporains en s’engouffrant lui aussi dans ce filon apparemment inépuisable qu’est le drame social misérabiliste. Grand bien lui en a fait, puisque ce Broken, après avoir eu l’honneur de faire l’ouverture de la Semaine de la critique en 2012, a été élu meilleur film lors du gala national des films indépendants. Autrement dit, mission réussie pour un film calculateur, maladroit et totalement irresponsable qui cumule les clichés, se délecte du sang de ses protagonistes et se dédouane de tout sous couvert de quelques escapades oniriques aussi boîteuses que convenues.

    Tout se déroule autour d’une impasse circulaire. Trois maisons. Trois familles dysfonctionnelles. Dans la première, un père célibataire débordé (Tim Roth) tente d’élever dans la décence ses deux enfants avec l’aide d’une jeune nounou. Skunk, sa jeune fille garçon manqué atteinte de diabète, est immédiatement présentée comme le personnage principal. Dans un meilleur film, la formidable performance d’Eloise Laurence aurait d’ailleurs pu lui permettre d’entrer au panthéon des jeunes adolescents marquants du cinéma britannique (de Kes à Fish Tank en passant par Ratcatcher ou la trilogie mythique de Bill Douglas, les Anglais ont décidément le flair pour dénicher les talents bruts). Or, bien qu’elle réussisse l’exploit de survivre à de nombreuses situations convenues au point d’en être caricaturales (mais oui, elle passe son temps libre à gambader dans une décharge qui stimule son imaginaire), il y a tout de même des limites à ce qu’un tel personnage peut transcender. Même Skunk ne peut survivre aux deux autres maisons de l’enfer.

    Dans le coin droit, un père ancien alcoolique et sa femme dépressive tentent d’élever leur garçon, un jeune homme intellectuellement déficient. Pour pimenter le tout, dans le coin gauche, un père célibataire ultraviolent est obsédé par l’idée de protéger ses trois filles. Son « amour » est si grand qu’il ne s’aperçoit même pas que ses trois traînées sont alcooliques, droguées, violentes, menteuses, lubriques et manipulatrices. Même Cendrillon n’aurait pas pu garder espoir avec de tels monstres! Évidemment, papa saute sur tout ce qui bouge, et le film s’ouvre d’ailleurs sur le tabassage gratuit et lourd de conséquences du pauvre déficient. Pour les spectateurs qui ont besoin d’indices, le cinéaste est suffisamment gentil pour intituler son film Broken. Meurtres, suicides, accusations de pédophilie et coma seront au programme, et aucun personnage ne sortira indemne de cette rue de l’enfer.

    Bien qu’il offre une vision caricaturale et misérabiliste de la classe populaire anglaise, ce n’est pourtant pas tant la stupide noirceur de son propos que la maladresse avec laquelle il s’empare de son matériel et son refus d’assumer un tel portrait de société qui font de ce film une œuvre irresponsable. Dans son premier film, Norris a voulu impressionner la galerie. Ruptures rythmiques, plans de caméras élaborés, musique éclectique et branchée, flash-forwards, etc. Le cinéaste s’amuse manifestement comme un fou avec son nouveau train électrique et préfère tout essayer plutôt que de limiter les possibilités que lui offre ce médium. Une telle démarche tape-à-l’œil peut se comprendre dans un contexte de lancement de carrière. Malheureusement, dans le cas de Broken, elle relève de la pure irresponsabilité. Passons encore sur cette tendance lourde à vouloir générer du suspense autour d’évènements glauques et dramatiques. Le véritable problème du film est son refus de prendre clairement position entre son aspect réaliste social et son ton de fable/récit d’apprentissage. Cette ambiguïté qui, dans d’autres films, a parfois la capacité d’ouvrir l’univers des possibles, est ici impardonnable. Non seulement la fabulation permet au cinéaste de se dédouaner totalement de la violente exploitation de clichés sociaux présentés par son film, mais elle justifie – en déplaçant leur enjeu – les nombreuses séquences moralisatrices de violence extrême. Norris peut bien avoir réussi à lancer sa carrière en brisant tous ses personnages, souhaitons qu’il comprenne à l’avenir que le cinéma, ce n’est pas toujours qu’un jouet sans conséquence.

Bruno Dequen

La bande-annonce de Broken

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