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MAIN DANS LA MAIN - critique de Céline Gobert

2013-07-25

JE / NOUS?

    Tout commence, comme d'habitude chez Donzelli depuis La Reine des pommes en 2009, et sa Guerre est déclarée en 2012, par une rencontre. Un couple. Le début de quelque chose à deux. D'un côté, on trouve Joachim (Jérémie Elkaïm, fidèle muse), petit miroitier de province. De l'autre, Hélène (excellente Valérie Lemercier), directrice d'une école de danse de l'Opéra Garnier, à Paris. Ils se croisent, et ne peuvent (littéralement) plus se séparer. S'il bouge la main gauche, elle bouge la main gauche. S'il décide de quitter une pièce, elle ne peut que le suivre. Et vice versa. On connaît la chanson : coup de foudre coup de poing, fusion, passion, déraison.

    C'est de ce postulat semi burlesque et semi fantastique que Donzelli débute son ballet pop sur la relation fusionnelle : ce qu'elle signifie (aliénation), ce qu'elle coûte (privation), ce qu'elle cache (peur de l'abandon). Quand le « nous » prend le pas sur le « moi », que se passe-t-il ? Voilà la question qui hante donc l'esprit du film, et celui de la cinéaste. Ses théories, elle les expose via diverses représentations : fusion dans le couple, fusion en amitié (entre Hélène et son amie Constance), en famille (entre Joachim et sa sœur), au travail.

    Dans la fusion, des corps et des cœurs, il y a une part de narcissisme : l'autre en miroir de nous-mêmes, en extension du soi, en retour constant à l'ego qui, paradoxalement, éloigne du vrai soi. On perd toute objectivité, dit Donzelli, laissant à une moitié tout contrôle, tout champ libre. Nous ne sommes plus que des marionnettes, tirées l'un(e) par l'autre. Dans l'expression d'un tel amour-prison, il y a alors la négation même de son individualité, l'autre guidant - à la fois frein et moteur - nos (im)pulsions. Ces chaînes qui, tout en rapprochant deux êtres (souvent complètement différents), se révèlent très destructrices, dynamitant la notion d'individualité et de singularité nécessaires (ironiquement) à la survie même du couple.

    La réalisatrice ne joue ni la carte de la simple dissertation (démontrer platement) ni celle de la facilité (se contenter d'une trame réjouissante). Car dans la forme même du film, qui choisit de saupoudrer les rires de gravité, et de noyer le chagrin sous l'humour (par exemple, une tragique incinération laisse place à des éclairs de drôlerie bien sentis), on retrouve tous les paradoxes de la relation exclusive. S'il est réconfortant d'étreindre sans cesse son double et de calquer ses pas sur les pas d'autrui, la frontière ténue entre amour-fusion et amour-poison cache le plus souvent un triste malaise : l'impossibilité de s'affronter soi-même, de se regarder en face, d'exister hors de l'autre.

    La légèreté promise d'une parenthèse amoureuse devient alors chemin de croix existentiel : comment peut-on aimer autrui si l'on ne s'aime pas soi-même ? Où et comment trouver sa liberté individuelle dans la notion contemporaine du couple ?  Peut-on ne pas s'engluer dans le non-sens et le non-être lorsque l'on demeure collé à l'autre ? Jusqu'à la fin, et un dernier acte new-yorkais qui libère ses protagonistes (de la fusion) autant qu'il les condamne (destruction du fantasme), Donzelli jouera l'équilibriste avec talent, animée par une métaphore originale, fil rouge plein de fraîcheur d'un film qui chorégraphie (souvent littéralement puisque les protagonistes n'hésitent pas à danser, mimer et exprimer le sentiment par le corps) l'amour avec grâce et folie. Au final, sa réponse est sans appel : la seule liberté possible dans le couple, et également sa seule chance de survivre au long terme, est de ne strictement rien attendre de l'autre, et de préférer la bouffée d'air qu'induit le « deux » aux barreaux de l'être unique.
 
Céline Gobert

La bande annonce de Main dans la main
 

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