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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

JOUJOU CASSÉ ?

2013-07-25

    Vendredi dernier, dans The Gazette, le chroniqueur Brendan Kelly prenait la plume pour l'affirmer sans détour : l'industrie du cinéma québécois est en crise. Notant que l'année 2012 avait été plus que décevante en termes de revenus de box-office (la pire depuis l'année 2000) pour les films québécois, il y enfonçait encore le clou d'une débandade à nulle autre pareil en précisant que les naïfs qui pensaient cette crise passagère ne pouvaient aujourd'hui nier que la tendance semblait pourtant lourde et que 2013 s'annonçait probablement pire que l'annus horribilis précédente. Les chiffres que le chroniqueur cite ont bien sûr de quoi donner peur (pour la première moitié de 2012, la part de marché du cinéma québécois était de 3.5%, en 2013, de 2.5%) et on ne saurait lui donner tort lorsqu'il affirme que, si Louis Cyr, l'homme le plus fort du monde a allégrement franchi la barre du un million (en espérant franchir celle de deux ou trois millions de revenus), fut un temps, béni et lointain, où le succès d'un hit québécois avoisinait bien plus facilement les 8 ou 9 millions.

    Restent par contre les raisons de cette catastrophe annoncées, telles que les énonce Brendan Kelly, appuyant ses propos par ceux de Pascale Dubé, de la firme examinant les résultats de box-office Cinéac, soit le nombre trop restreint de films destinés au grand public et le fait que les spectateurs ne se déplacent pas pour voir les « petits films ». Pour Kelly, qui ne pousse tout de même pas le vice jusqu'à le qualifier de lamentard, mais n'en semble pas loin, Sarah préfère la course, premier long de Chloé Robichaud, serait un cas d'école des causes de cette crise. Adoubé par la critique, ayant bénéficié d'une large attention médiatique suite à sa sélection à Un certain Regard à Cannes, le film n'a récolté que 148 000$, précise l'auteur qui qualifie d'un trait le film de « slight drama that simply wasn't that strong a piece of filmmaking ». Ceci expliquant cela à ses yeux.

    Une pique, certes, mais tout de même sacrément révélatrice. Car se contenter d'une telle attaque, c'est d'abord remettre en cause, mais sans arguments aucun sauf ceux d'un mauvais box-office, le talent pourtant certain d'une jeune réalisatrice qui n'a tout de même pas décroché sa place à Cannes par hasard ou pour ses beaux yeux. Non, de la scène de karaoké, pleine de lyrisme, de sensibilité et paradoxalement de pudeur à celle d'amour, où une simple caméra fixe permet de transmettre, sans jamais s'en moquer, toute la maladresse et le malaise de sa jeune protagoniste, Chloé Robichaud fait de sa mise en scène fine et délicate un terreau plus que propice à développer son humour à froid unique et singulier, celui-là même qu'on souhaite voir s'affirmer de plus en plus.

    Mais ce coup de griffe du chroniqueur paraît encore limité par autre chose. Comment en effet ne pas tiquer en voyant l'attaque contre Chloé Robichaud ne pas se doubler d'une diatribe contre le manque d'éducation au cinéma qui peut régner dans notre belle province. Les « petits » films n'attirent pas le public ? Ça doit être la faute des films… Et pourtant. Ne pourrait-on pas blâmer avec la même virulence le manque de curiosité du public québécois ? Ne pourrait-on pas s'en prendre avec la même ténacité au manque cruel d'espace donné au discours critique autour du cinéma dans nos médias ? On ne peut décemment pas s'attendre à ce que ces films plus fragiles, plus délicats, marquant l'entrée en piste ou les débuts de tour de nos jeunes réalisateurs, marchent tout seul comme des grands, sans accompagnement, sans éclairage, sans relais digne de ce nom capable justement d'allumer cette flamme du désir qui semble manquer au spectateur québécois.

    Que les films québécois, petits ou gros, puissent être mauvais ou décevants, il n'y a aucun doute à avoir. Mais que l'on se contente de les tenir responsables de l'état lamentable de l'industrie du cinéma québécois en une phrase lapidaire, sans jeter de regard de l'autre côté de la barrière, paraît tout de même une façon assez redoutable de se tirer dans le pied.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (2)

  1. « slight drama that simply wasn't that strong a piece of filmmaking »...: Brendan Kelly ne fait que démontrer son inculture cinématographique, quant à moi. J'ai trouvé que "Sarah préfère la course" était une "proposition cinématographique" peut-être pas très plaisante, mais drôlement forte et originale. Plusieurs conventions du cinéma y sont à rebrousse poil et, au final, le film est une oeuvre singulière, très cohérente, fermée et dure comme son personnage, discrètement tendre au milieu. J'ai été épaté.

    par Baril, le 2013-07-26 à 19h22.
  2. Le problème n'est pas tant que les films soient mauvais ou décevants ou encore mal distribués (c'est aussi un problème). Le problème c'est que les gens n'ont souvent même pas envie d'aller les voir ni d'en entendre parler. On peut répéter que c'est la faute du public qui manque de curiosité, mais ça ne règle rien. Les gens ne vont pas subitement aller voir les films par sympathie pour l'industrie du cinéma québécois si l'intérêt n'y est pas. Le public a 150 chaines numériques, un enregistreur, la vidéo sur demande, un écran de 40+ pouces, l'accès à des millions de sites web, des milliers d'albums de musique, de livres numériques… L'offre culturelle (même à domicile) est foisonnante. Les gens ne manquent pas de curiosité. Ils manquent d'intérêt pour le cinéma québécois. Un cinéma qui reste assez misérabiliste, sinon "gris" ou pessimiste et qui nous présente surtout des perdants, sinon des gens très ordinaires. (Et ce constat n'est pas nouveau. Je me souviens d'articles de magazines de cinéma des années 70-80 qui faisaient le même constat.) Le cinéma québécois reflète l'état d'esprit de ceux qui font les films, mais pas celui des spectateurs qui, eux, veulent voir des gens exceptionnels, ou des gens ordinaires qui triomphent, etc… Bref, un peu plus d'optimisme. C'est la nature humaine ici qui entre en jeu. Ça n'a rien d'intellectuel. C'est plus complexe que ça bien entendu, mais la crise (à supposer que ce soit une crise, car je ne vois rien de bien nouveau) ne peut pas être de la faute de tout le monde sauf ceux qui font les films. L'art doit parvenir à susciter l'intérêt.

    par Étienne Goulet, le 2013-07-27 à 16h59.

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