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L’INTÉGRISME VOLONTAIRE - par Robert Lévesque

2013-08-01

    Tout ce que tu possèdes, le dernier film de Bernard Émond, étant programmé au réseau Super Écran le 4 août à 16h 40 et le 7 août à 1h 45 de la nuit, l’occasion est là, rare, de signaler un texte critique exceptionnel (paru dans la revue Liberté, à lire ici) concernant ce long métrage, un texte hors du commun, si différent du lot de ceux vite rédigés de la presse cinématographique, un texte, ceci expliquant sans doute cela, non pas écrit par un critique attitré, un de ces professionnels de la profession, mais par quelqu’un qui fait le choix de réfléchir à fond, et de surcroît quelqu’un qui écrit, un écrivain, Suzanne Jacob, qui étarque sa voile entre pensée et littérarité, une rareté qui me comble, moi qui considère que la critique peut être un art.

    Disons d’emblée que ce film d’Émond, présenté par son auteur comme une méditation sur le détachement, le renoncement, la pauvreté volontaire, m’agace, sans toutefois me tracasser, le film manquant par trop de force ; au cinéma, hors Pasolini et Bresson, ces maîtres, je suis d’office rébarbatif à la leçon et cette histoire – cet apologue – d’un taiseux qui renonce à enseigner la littérature, qui vend ses livres, qui traduit l’œuvre d’un poète polonais parce qu’il a séjourné en Pologne, qui va refuser l’héritage pécuniaire de son père (mal acquis, il en est si sûr), qui repousse l’enfant dont il est le géniteur et qui décampe pour aller (peut-être ?) l’attendre sans espoir dans une des maisons de l’héritage paternel, je la trouve assez tordue du col ; elle est ou suffisante ou insuffisante (entendons prétentieuse ou inapte, donc imparfaite). Et ce personnage de Taciturne, coincé entre le morne et la mollasserie m’énerve, sans jamais m’atteindre.

    En général, les films que scénarise et dirige Émond, certes personnels et dissemblables aux autres (ce qui serait en soi un atout, un attrait), ne me font hélas ni chaud ni froid, comme peuvent m’enflammer et me glacer ceux de Bruno Dumont (pour prendre un contemporain d’Émond, tous deux nés dans les années 1950), et je me prends à me tourner furieusement les pouces devant ce jésuitisme tartignolle, ringard et sous-bernanosien ; c’est du cimetière trop sec pour que s’y reflète la lune, les carmélites ont loupé le dialogue ; c’est un cinéma plus crânement aride qu’ardemment inspiré, plus simpliste que complexe, un cinéma qui ne crisse ni ne grince. J’ai écrit récemment qu’Émond avait une voix, mais je n’aime pas cette voix… ramenarde, au ton austèrement orgueilleux.

    Suzanne Jacob, dans une analyse autrement plus sérieuse et approfondie que la mienne (qui n’en est pas une ; agacé, je saute à la synthèse), expose, telle une problématique de l’incomplet et ou de l’inabouti, tout ce que ce film sur le renoncement (et partant sur ce personnage saisi par le mutisme) ne possède pas : un langage articulé, un souffle de vie, un élan, un sens, et j’ajoute, ayant bien lu Jacob entre les lignes, une sincérité, un humanisme, quelque chose justement de Stachura (on y reviendra). Émond ne possédant pas l’art du non-dit (c’est moi qui le dit), son œuvre présente un cinéma apparemment profond, mais plus embrouillé et serré que signé. C’est du non lieu. Le texte de Suzanne Jacob n’est ni une attaque ni une défense, elle est plus patiente que moi, et à la limite, à ce niveau d’analyse, on n’a pas à savoir si elle aime ou non Tout ce que tu possèdes, car son travail est de questionner ce film qui la questionne, de le soumettre à ses remarques, à ses observations (« puisqu’on est là pour méditer », écrit-elle adroitement), ses désirs de compréhension et d’entendement, bref à sa lecture. Sur le mode interrogatif et poliment irrespectueux, elle compare ce renoncement supposément magnanime du taiseux, cette pauvreté volontaire qui serait la thèse du film, et sa morale, à une posture qu’elle qualifie d’égoïsme radical, expression soft qui, à mon avis, pourrait s’endurcir jusqu’à l’intégrisme du nombril sec, un intégrisme volontaire.

    Brillante critique, qui décortique, s’implique, perce à jour un cinéma passéiste, et nous donne un texte tonique. On se prend à souhaiter que Suzanne Jacob se penche plus souvent sur le cinéma d’ici qui est en manque d’une critique autre que celle que les professionnels de la profession professent…

    Le titre de son article, « Un train peut en cacher un autre », fait référence au poète polonais que traduit le taiseux de Québec, cet Edward Stachura qui s’est pendu après avoir tenté en vain d’en finir en se jetant sur les rails au passage d’un train. Le titre est subtil dans la mesure où il laisse entendre que Bernard Émond n’est pas arrivé pas à justifier en quoi la figure tragique de Stachura ferait sens avec celle du professeur amorphe de l’université Laval joué par Patrick Drolet (tel, ai-je pensé, un Claude Melki du temps des films de Jean-Daniel Pollet, le timide intégral à la limite de l’estropié…), car Stachura n’était pas un renonciateur ni un timoré, mais un rêveur et un altruiste (si on l’a bien lu) et que, partant, voilà un film qui ne file pas sa métaphore puisqu’il n’est pas engagé sur une voie claire et précise, ouverte, du moins perceptible et qui serait lisible entre les rails…
 
 Robert Lévesque

La bande-annonce de Tout ce que tu possèdes

 

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