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BERBERIAN SOUND STUDIO – critique de Bruno Dequen

2013-08-08

SILENCIO

    Le jour et la nuit. Quelques semaines à peine après la sortie du très surestimé Broken, cas d’école d’un cinéma anglais gangréné par le misérabilisme social, l’Angleterre contre-attaque avec le second long-métrage d’un cinéaste dont le nom est à retenir. Il aura fallu attendre un an et la programmation boulimique et audacieuse du cinéma du Parc pour pouvoir enfin regarder – ou plutôt expérimenter, s’immerger dans – cet hommage de Peter Strickland à l’univers sonore du cinéma, et du giallo en particulier.

    Comme le souligne Alexandre Fontaine Rousseau dans sa belle critique du film, il est impossible de ne pas lier Berberian Sound Studio au film Amer d’Hélène Cattet et Bruno Forzani, découvert en 2009 au Festival du nouveau cinéma. Bien sûr, le fait que ces deux films se présentent ouvertement comme des hommages aux célèbres films de genre italiens des années 1970 aide à faire le rapprochement. Toutefois, la comparaison ne serait que superficielle si ces œuvres ne semblaient pas naître plus profondément d’une même démarche créative totalement originale et passionnante, entre le recyclage respectueux et l’expérimentation viscérale.

    Certes, la réappropriation du cinéma de genre n’est pas un fait nouveau. De Godard à Tarantino, en passant par les frères Coen, les exemples de détournement et de réappropriation de genres cultes ne manquent pas. Toutefois, là où Cattet/Forzani et Strickland se démarquent, c’est dans leur propension à épurer/amplifier les codes du genre pour en faire de pures expériences sensorielles. L’univers narratif n’existe plus qu’à l’état d’esquisse et la matérialité de l’image et du son prend rapidement le dessus sur la logique dramatique.

    La quasi-totalité de Berberian Sound Studio se déroule ainsi dans la cabine d’enregistrement de ce studio imaginaire italien. L’époque? Les années 1970, bien sûr. Le film? Un film d’horreur italien portant sur des sorcières, dont nous ne verrons que le générique hautement psychédélique. Véritable film-cerveau, Berberian Sound Studio ne lâche pas une seconde son personnage principal. Engagé pour superviser le mixage du film, le pauvre Gilderoy, tout droit venu d’Angleterre, est à la fois perturbé et fasciné par la violence malsaine du projet. La violence à l’écran, bien sûr, mais aussi celle plus sournoise et psychologique qui règne dans un studio mené de main de fer – et de gants de cuir – par un producteur et un réalisateur misogynes et manipulateurs. À mesure que la pression monte, la santé mentale de notre pauvre petit ingénieur du son se désagrège, et avec elle, le film tout entier. Totalement déconstruit, l’environnement sonore possède paradoxalement une puissance grandissante qui semble s’adresser directement à nos sens.

    Le génie du film est donc de vampiriser le cinéma de genre au moyen d’une démarche expérimentale. Une telle description pourrait toutefois porter à confusion. Loin d’aboutir à une thèse intellectuelle sur le rôle et les possibilités du son au cinéma, le film de Strickland vise plutôt à restituer au cinéma sa capacité spectaculaire. Tout comme Amer ou même Leviathan, Berberian Sound Studio se présente davantage comme une expérience qu’une simple mise en image narrative. À voir en salles absolument, bien sûr.

    Découvert en 2009 avec Katalin Varga, récit de vengeance crépusculaire intégralement tourné en 16mm en Transylvanie, Peter Strickland continue ainsi de bâtir une œuvre hors normes dans le paysage du cinéma anglais actuel. Vivement la suite!

Bruno Dequen

La bande-annonce de Berberian Sound Studio

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