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THE TRACEY FRAGMENTS - Critique de Cédric Laval

2007-11-01

The Tracey Fragments

    À première vue, The Tracey Fragments est un film sur une adolescente en crise. De nombreux signes nous dirigent vers cette hypothèse. Le visage renfrogné de Tracey (interprétée de manière très convaincante par Ellen Page) qui ne connaît presque jamais la grâce du sourire, la mèche tombante derrière laquelle se réfugie un regard fuyant, les formes androgynes qui entravent un désir sexuel de plus en plus prégnant, l’impossible communication avec les figures d’autorité, les errances solitaires dans une ville glauque : tout dénote une nature inquiète, insatisfaite, qui fait exister cette jeune fille de quinze ans sur le mode du déséquilibre.

    Pourtant, à mesure que le film avance, cette perception première se modifie peu à peu jusqu’à faire naître une hypothèse autrement plus troublante : il ne s’agit pas d’une adolescente en crise incapable d’affronter la réalité du monde, il s’agit d’un monde en crise à l’intérieur duquel se débat une adolescente somme toute normale (la voix off de Tracey décrit le film comme «l’histoire d’une fille normale qui se déteste elle-même»). Le milieu familial n’accorde aucune place aux effusions de tendresse, partagé entre un père autoritaire qui se fantasme geôlier, une mère dénaturée qui n’hésite pas à raccrocher au nez de sa fille en détresse, un jeune frère qui s’exprime par jappements. Le milieu scolaire n’existe qu’à travers les intimidations de couloirs, les quolibets obscènes, les rivalités impitoyables autour du beau garçon de la classe. La ville ressemble à un no man’s land sans lumière où quelques fantômes grotesques errent à la recherche d’un improbable divertissement. La nature elle-même est piégée dans cet entredeux morose qui sépare l’automne de l’hiver, où le tapis des feuilles mortes et les silhouettes dégingandées des arbres sont recouverts par des haillons de neige. Dès lors, le film ne se présente plus comme une simple immersion de quelques jours à l’intérieur d’un cerveau adolescent, sorte d’«attrape-cœurs» contemporain qui voudrait saisir l’essence d’une révolte. Il devient le témoin privilégié d’une lutte de tous les instants pour survivre aux assauts accablants d’une réalité hostile. Face à ces assauts, Tracey fait preuve d’une capacité de résistance qui force le respect (et le dernier plan où elle marche face caméra, le visage presque apaisé, sous des flocons intermittents, ponctue le film sur une note en majeur qui suggère une sorte de victoire…).
    
    Pour décrire la trajectoire de Tracey, le réalisateur Bruce McDonald a opté pour la forme périlleuse de l’écran fragmenté. Périlleuse, parce qu’elle demande au spectateur une attention décuplée, éprouvée par des stimuli visuels multiples, et peut au final provoquer un détachement émotionnel peu en accord avec cette immersion que l’histoire nous impose. Périlleuse surtout, parce que ce procédé, s’il n’est pas nourri d’une nécessité interne induite par le scénario, peut s’apparenter à un simple exercice de style. C’est malheureusement le piège dans lequel tombe le film. La fragmentation de l’écran ne joue pas de manière claire sur la concomitance des actions ni sur la démultiplication des points de vue : la plupart du temps, l’écran se fragmente pour isoler quelques détails du décor, des visages, sans que ces détails ne correspondent à autre chose qu’au regard d’un cinéaste artiste, amoureux de ses propres images. Certains fragments répètent indéfiniment le même mouvement avec un effet de décalage qui éclaire bien peu le déroulement narratif de la scène. Peut-être alors faut-il chercher la raison d’être de ce procédé du côté d’un mimétisme de la caméra avec le cerveau d’une adolescente en ébullition, psychologiquement perturbée, mais là encore, la justification demeure insatisfaisante : loin d’être désaxée, incapable de saisir en un seul morceau le monde qui l’entoure, Tracey apparaît comme une adolescente articulée (les propos qu’elle tient en voix-off témoignent plutôt de sa lucidité), à la recherche d’une humanité authentique, comme en témoignent ses rencontres éphémères avec un vieil homme hilare ou avec une femme chassée d’un autobus, à laquelle elle donne ses économies. Finalement, en prenant à la lettre le titre de l’ouvrage dont est adapté le film, Bruce MacDonald a peut-être commis l’erreur de donner à ce titre un équivalent formel, quand une structure narrative éclatée aurait sans doute suffi à l’histoire. En tant que tel, son film se présente comme un bel objet esthétique dont on regrette qu’il nous éloigne de l’expérience brute, de l’émotion, du cœur qui bat…
 
Cédric Laval

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