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Écrans

STEAK - Critique d'Helen Faradji

2008-01-24

STEAK

    A priori, en découvrant Steak sur les tablettes des vidéo-clubs où il est arrivé sans passer par la case salles, on se dit qu’il faut aimer le 60 000ème degré. Sinon, comment diable s’imaginer chavirer devant cette improbable rencontre entre l’univers de Quentin Dupieux, alias Mr Oizo, alias le créateur de la bestiole Flat Eric, alias un musicien électro pointu qui s’essaie au cinéma et celui du duo comique Eric et Ramzy qui n’ont jusqu’à présent brillé ni par la finesse ni par leur capacité à déclencher les crises d’hilarité (La tour montparnasse infernale, Double zéro)?

    Mais, la curiosité nous a fait regarder à l’envers de l’édition française du dvd et découvrir cette citation des Cahiers du cinéma : «  à se procurer de toute urgence » (oui, c’est vérifié, l’article entier avait le même ton). Quoi? Comment? Hérésie! Divaguent-ils? Voir les Cahiers se pâmer devant cet objet, c’est comme imaginer Denise Bombardier s’esbaudir devant 110%. Impossible, se dit-on.

    Et pourtant. Il faut bel et bien reconnaître à ce Steak une singularité, une vision, une démarche. Il faut admettre que de l’improbable est née une surprise. Une vraie. Une de celles qui font sortir le cinéma français hors de ses autoroutes tranquilles. Une de celle qui nous font prendre de jolies bifurcations pour prendre l’air, le temps d’une projection.

    Enfin, cinéma français, on écrit vite. Car – et c’est une autre surprise, étant donné l’absence totale de commentaires sur ce film ici – Steak est une coproduction canadienne, tournée entièrement à Montréal et dans sa banlieue. Rarement, d’ailleurs, la banlieue montréalaise aura été aussi laide. Routes fissurées, vieux ponts rouillés, alignement de bungalow triste à mourir, temps gris souris : tout, sous l’œil de Dupieux, prend des couleurs quasi-dardenniennes pour évoquer cet endroit sans nom, soi-disant en 2016. C’est là qu’Eric et Ramzy joueront les idiots du village, l’un sortant de l’asile, l’autre tentant désespérement de se faire bien voir par la bande des « Chivers » (voyez le clin d’oeil?).

    Multipliant les références (en vrac, de Clockwork Orange à Tati en passant par la série des Gendarmes ou La fureur de vivre) mais gardant une personnalité unique, Dupieux tricote alors sur cette base un récit complètement loufoque, oscillant entre exaltation de l’idiotie pure et satire sociale virulente. Mais on en a vu d’autres faire dans le loufoque absurde, dans le décalé permanent. Ce n’est pas si nouveau. Ce qui l’est, par contre, c’est ce regard imaginatif et rigoureux de Dupieux, son sens du cadrage et de la composition des plans qui permet au film de n’être justement pas un véhicule balourd à la promotion de ses deux vedettes mais qui force plutôt ces deux loustics à se mettre à son service. C’est aussi son sens du rythme saccadé, prenant (Dupieux n’est pas musicien pour rien) qui nous fait embarquer dans cette grande farce sans prétention autre que celle d’ouvrir la porte sur un univers déjanté, étonnament sobre et attachant.
Soyons rassurés, les Cahiers ne sont pas devenus fous.

Helen Faradji

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