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LE BONHEUR D'EMMA - Critique d'André Roy

2008-02-07

LE BONHEUR D'EMMA DE SVEN TADDICKEN

    Le bonheur d’Emma, deuxième film après Mon frère, ce vampire (2001) de Sven Taddicken, a fait un tabac dans son pays d’origine en plus de recueillir quelques prix dans des festival, dont le Prix du public au dernier Festival international du film en Abitibi-Témiscamingue. On n’a pas manqué de souligner qu’il était une autre preuve de la revitalisation du cinéma allemand, remarquée depuis quelques années, mais le plus souvent traduite dans la presse en termes d’audience et de box-office plutôt que de qualité et de renouveau. Intérêt donc pour un cinéma qui a été depuis la fin des années 1980 en catatonie et qui ne se dément pas non plus à l’extérieur du pays, comme l’ont prouvé les succès de Goodbye, Lénine et La vie des autres.

    Le film a aussi reçu la bénédiction de toute la presse, qui a transformé une histoire de cochons et d’amour en chef-d’œuvre de tragicomédie. Pourtant, ce n’est qu’un simple mélodrame, conventionnel, aux propos plus que gentils, très New Age, presque religieux, assurément mystificateurs. L’ensemble est assez rusé en donnant une impression d’honnêteté et de modestie au premier abord, et on peut se laisser ballotter, j’imagine, sans trop rouspéter entre humour et drame, bercé par la mélodie romantique qui s’y profile, car on sait bien que tout finira en une leçon de paix et de sérénité, la boucle étant bouclée sur la mort réconciliatrice – et annoncée dès le début.

    Le film est construit au cordeau, allant d’un rebondissement à l’autre, sautant du polar à l’absurde, passant de la description sociale au conte à l’eau de rose pour unir à la fin dans la bienveillance deux êtres qui auront eu le temps de se connaître et d’apprendre à s’aimer malgré leurs différences (elle, fermière solitaire, lui, employé d’un concessionnaire littéralement parachuté dans la ferme d’Emma). Pour que tout tienne bien en place, il faut ainsi des personnages principaux opposés comme Emma et Max, sans oublier des personnages secondaires pittoresques qui les mettent en valeur, la cocasserie, on le sait, n’est jamais méchante et elle permet de passer en douce les pires clichés. Tout ici doit reposer sur l’observation, poussée parfois jusqu’à la caricature, de personnages qui doivent attirer la sympathie malgré (ou à cause de) leurs caractères brusques et leurs sentiments frustes. Un bled éloigné ressemble inévitablement à un bourg de cul-terreux – qu’on ne peut, naturellement, ni mépriser ni blâmer. Et une histoire d’amour, dans laquelle l’abnégation rime avec le charme vieillot de la campagne (ça pue et c’est sale), doit nécessairement toucher.
 
    Le bonheur d’Emma est la nième version d’Adam et Ève de retour aujourd’hui au paradis originel qu’est la campagne, car, on le sait, la ville n’est que le creuset de la solitude, de l’individualité et de la désespérance. C’est le hic : le portrait social est renvoyé aux oubliettes pour nous faire croire coûte que coûte au bonheur intemporel d’Emma, dont le sens moral s’avère court et creux. Comme ce film aux enjeux désincarnés et inutiles.

André Roy


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