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FUNNY GAMES - Critique d'Helen Faradji

2008-03-13

DU VICE ET DE SES CONSÉQUENCES

    Michael Haneke est un cinéaste-voyou. Un salopard, disent même les plus fâchés d’entre nous. Peut-être. Mais il est aussi, et surtout, un cinéaste diaboliquement rusé. Funny Games, réalisé en 1997 dans son Autriche natale, nous l’avait déjà prouvé. Voilà que Funny Games, version 2008 et américaine (pour ne pas dire hollywoodienne), reconduit à poser l’exact même constat. Normal, le remake orchestré par Haneke lui-même se fait plans par plans, changeant simplement de visages (Naomi Watts, Tim Roth et Michael Pitt sont désormais de la partie, tous parfaits), accentuant aussi l’aspect lissé et brillant de contes de fées de son cauchemar. C’était tout bête, mais il fallait y penser : repolir ses images pour les rendre 15 fois plus « parfaites » et accentuer ainsi tout le choc de ses plans horrifiques.

    Orchestré par la Warner qu’une drôle de mouche a due piquer, Funny Games pose donc les exactes mêmes questions que sa matrice, questions qu’on ne se lasse pourtant pas de poser : qu’est-ce que la violence exactement, que doit en faire le spectateur, pourquoi la regarde-t-il? Car Funny Games, récit absurde et sadique des déboires d’une jolie petite famille modèle prise en otage par deux cinglés (Michael Pitt, entre autres, terriblement convaincant), est un film à thèse, n’en déplaise à ses détracteurs. Sous couvert d’un suspense fichtrement bien organisé (des contrepoints musicaux à l’enchaînement de plans fixes et longs glaçants le sang), il avance en effet ses thèses brutalement, voire même cruellement : la violence n’existe – au cinéma – que parce que nous voulons la regarder. Forcément, ça ne fait pas plaisir. Mais Haneke prend un malin plaisir à nous mettre le nez dans notre propre voyeurisme, dans nos propres envies de nous repaître d’images chocs, rendues ici d'autant plus attrayantes qu'elles sont "hollywoodinisées", au mépris de la dignité et de l’intégrité les plus élémentaires.

    Tel est pris qui croyait prendre. Le cinéma nous a donné l’habitude d’absorber une violence inhumaine, nous proposant toutefois en guise de consolation une multitude de causes ou de motivations nous permettant de comprendre, histoire qu’elle ne soit – l’affreuse constation - gratuite. Haneke ne jouera pas ce jeu. Pire, il fera même de ses tortionnaires d’affreux joueurs, nous narguant à qui mieux mieux sur les causes de leur présence dans cette maison. Jusqu’à ce qu’à la question « Pourquoi? », ils avouent d’un air sataniquement détaché : « pourquoi pas? »

    En réalité, Funny Games s’attaque à une des protections principales données par le cinéma : la distance. Bien assis dans notre salle, nous pouvons tout voir, notre implication sera toujours au mieux imaginaire, au pire absente. Nous ressortirons, heureux d’avoir « voyagé », « rêvé », d’être allé ailleurs. Pas avec Funny Games. Travaillant la lourdeur de ses plans en leur donnant une matérialité quasi physique, multipliant les adresses directes à notre endroit (et dieu qu’elles sont troublantes), Haneke travaille en effet à abolir toute distance pour mieux nous absorber dans son film, dans sa réflexion. L’impression de malaise est palpable, car Haneke ne s’adresse pas à nous : il fait de nous des cobayes, des sujets d’expérience. La manipulation est immense. Elle est retorse aussi. Mais diable, qu’elle est impressionnante.

Helen Faradji

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Vos réactions (3)

  1. Je vais essayer d'exprimer avec clarté et concision ce qui me déplaît dans Funny Games. Je n'ai pas vu le «remake», mais comme il s'agit d'une copie plan par plan... Si Herzog est à la recherche du nectar divin de l'«ecstatic truth», Haneke est aux antipodes, au royaume d'Hadès, à la recherche d'une vérité à renommer, la «despicable truth»? Le problème avec cette vérité, avec cette abolition de la distance et cette séduction tordue, c'est qu'on en connaît mal le véritable but. Est-ce que cela empêchera qui que ce soit d’aller apprécier la violence d’un Quentin Tarantino ou d’un Wes Craven? Si Haneke abolit la distance, il utilise tout de même à souhait un autre élément fondamental du cinéma : la séduction. À la différence qu’il nous fait sentir qu’il nous séduit (et manipule), même avec un sujet abject. On fait pas un peu étalage de nos talents là? Il me semble que les cinéastes de la Nouvelle Vague avaient déjà assoupli le rapport au spectateur, a-t-on vraiment besoin de se faire traîner et tabasser dans un cauchemar pour comprendre ce qu’implique la violence comme divertissement?

    par Antoine, le 2008-03-14 à 07h03.
  2. La séduction, bien sûr. C'est une arme diabolique. D'autant qu"ici, elle prend les formes sucrées d'Hollywood. Haneke en a (trop) conscience, c'est évident. Tu le soulignes très justement, ce film ne prend sens que dans notre contexte où la gratuité et le vide d'une certaine esthétique (je viserais plus les Hostel, etc..que Tarantino ou Craven)impliquent nécessairement ce genre de réflexions. Et Funny Games, même s'il dérange, s'il met mal à l'aise, s'il horrifie, a au moins ce mérite de nous forcer à nous interroger sur ce genre de cinéma auquel s'abreuvent plusieurs. J'aime beaucoup cette idée de despicable truth. Après tout, pourquoi la "vérité" à atteindre serait-elle réconfortante?

    par Helen, le 2008-03-14 à 07h14.
  3. La violence chez Haneke est avant tout psychologique. Est-ce en cela qu'elle est d'autant plus terrifiante? Ni le viol du personnage féminin, ni l'élimination du fils et du mari ne sont montrés. C'est le hors champ qui se nourrit de toutes nos terreurs et qui recueille le côté noir de nos âmes. En ne montrant pas, Haneke interpelle directement notre pulsion voyeuriste et met le spectateur face à ses propres contradictions. Il serait intéressant de faire une analyse comparative entre la scène de viol de Funny Games et celle de Straw Dogs de Sam Peckinpah. Le plus pervers n'est peut-être pas celui que l'on croit.

    par Gerard, le 2008-04-01 à 14h53.

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