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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DISTRIBUE-MOI ÇA

2008-04-03

DISTRIBUE-MOI ÇA


    Avant toute incursion dans le monde merveilleux de nos sorties hebdomadaires, attardons-nous un instant sur la situation dénoncée cette semaine avec force cris et tempêtes par Louis Dussault, propriétaire de la maison de distribution K-Films Amérique. Vous allez le voir, l'histoire vaut son pesant de cacahuètes.

    En bon distributeur qu'il est, M. Dussault s'apprêtait à nous offrir très bientôt Un baiser, s'il vous plaît, le prochain film d'Emmanuel Mouret ( Vénus et Fleur, Changement d'adresse), le genre de petit film français charmant et inoffensif que l'on aime à regarder, l'air de rien, en s'imaginant nous aussi pris dans de délicieuses circonvolutions amoureuses. A priori, tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, le film ayant même réussi à être placé par son distributeur au sein de la programmation de Réseau Plus. Pour faire vite, Réseau Plus est un organisme regroupant ciné-clubs et salles de répertoire indépendants en région. Pour faire encore plus vite, sans Réseau Plus, bienvenue à l'abrutissement cinéphilique hors Montréal.

    Mais voilà que le grand méchant loup est sorti de sa tanière, montrant avec puissance ses grandes méchantes dents. Cineplex Galaxy, une mégacompagnie possédant un nombre incalculable de salles à travers le Canada a annoncé par courriel, - quelle politesse ! -, à M. Dussault que son réseau de salles, à Montréal et à Québec (le Quartier Latin et le cinéma Beauport pour ne pas les nommer) refuserait de mettre à l'affiche Un Baiser s'il vous plaît. Avant-hier, on apprenait que Den Hur, une autre agence de programmation, suivait joyeusement le pas, déprogrammant aussi le film de La maison du cinéma à Sherbrooke. Le pourquoi du comment? Cineplex Galaxy est fâché tout noir que notre bon M. Dussault ait outrageusement offert son film à Réseau Plus pour les villes de Rimouski, Victoriaville, Sept-Îles, Rouyn Noranda et les Iles de la Madeleine, faisant du même coup perdre à la compagnie tous ses jolis dollars à saveur de faux beurre. Vilain M. Dussault, comment osez-vous?! Et vous, vilaines villes de régions, comment osez-vous prétendre à voir du cinéma quand de magnifiques ciné-multi-mégaplex vous offrent tout le divertissement dont vous pouvez rêver? Quel besoin avez-vous de voir des films d'auteurs que vous ne comprendrez même pas? Et que dire du vilain Réseau Plus qui s'acharne à faire vivre ce cinéma différent en volant dans la poche même de Cineplex ses sous gagnés à la sueur de son front? Honte sur vous.

    L'histoire ne pourrait prêter qu'à un rapide énervement passager. Sauf qu'elle ne s'arrête pas tout à fait là.  La semaine dernière, le même sort était réservé à Up the Yangtze, joli documentaire au succès surprise retiré de l'affiche du Quartier Latin en représailles à sa future diffusion en région (depuis, le cinéma Ex-Centris a annoncé qu'il remettrait le film à l'affiche dès ce vendredi). Et plus tôt, le même couperet était déjà tombé sur 4 mois, 3 semaines et 2 jours, une palme d'or dont on avait ainsi tranquillement assassiné la carrière en salles.

    Pour mettre les choses à plat, causons chiffres, après tout le véritable enjeu de l'histoire : Réseau Plus regroupe 40 salles. Chacune de ces salles diffuse à une ou deux reprises de 12 à 40 films par année. Soyons même plus précis : une salle prise au hasard dans le réseau (Ciné-Qualité à Rouyn-Noranda) présentera Up The Yangtze les dimanche 20 et lundi 21 avril. Chaque séance coûte au prix régulier 5, 50$. Imaginons que les deux séances soient pleines et que chacun des 725 sièges de la salle ait été payé au prix fort (un beau rêve, la salle accueillant plutôt dans la réalité une moyenne de 200 spectateurs par projection). Un beau total de 7975$. Maintenant, tournons-nous du côté de Cineplex, une entreprise qui regroupe les salles de Cineplex Odeon, Galaxy, Famous Players, Cinema City et Scotiabank Theaters. Soyons beaux joueurs et n'imaginons que les cinémas Quartier Latin et Beauport dont il fut plus haut question: 17 salles et 3200 places pour le premier, 16 salles et 3932 places pour le second, soit une moyenne approximative de 200 places par salle. Soyons généreux et comptons, en première semaine, une moyenne de 5 diffusions par jour, 7 jours sur 7 et un prix de billet unitaire de 9,95$ : le total est de 69 650$/ semaine. 7975 contre 69 650: une légère différence, non?
   
    Oui, mais rétorquera Cineplex outré de ce manque de considération pour leurs beaux yeux, Reseau Plus est subventionné par la Sodec. Certes, en consultant le rapport de la Sodec pour 2006-2007, on voit que l'Association des Cinémas Parallèles dont est membre Réseau Plus a reçu 220 000 $, dont 120 000$ pour le développement dudit Réseau. Un récent programme de développement de la Sodec a également permis de mettre 1 million au service de la diffusion (dans le cadre du plan de soutien au cinéma) dans les cinémas parallèles. Certes, certes. Mais honnêtement, peut-on vraiment croire que ces subventions de fonctionnement et de développement constituent un manque à gagner pour une machine comme Cineplex? Allons donc, leurs seuls revenus de ventes de bouteille d'eau 12$ pièce devraient suffire à faire fonctionner les 40 salles de Réseau Plus pendant 2 mois.

    Vous pardonnerez la naïveté, mais comment cette bêtise est-elle humainement possible? Comment Cineplex peut-il réagir de façon aussi primaire? Pourquoi punit-on les films pour des histoires que l'on pourrait régler fort civilement entre 4 yeux. Et surtout diable, pourquoi nous, spectateurs, sommes pris en otage de cette situation parfaitement absurde? Si les politiques risquent rapidement de prendre le dossier en main, une chose n'est néanmoins plus à prouver maintenant : le respect que porte Cineplex aux films qu'ils diffusent. On y pensera très très fort la prochaine fois qu'une envie de pop corn nous saisira.

    En attendant, on pourra toujours faire acte en soutenant le nouveau film distribué par K-Films Amérique, Bosta, succès du cinéma libanais réalisé par Philippe Aractingi, une petite fable en forme de road-movie musical qui bénéficiera peut-être de l'effet Visite de la fanfare?

On pourra aussi se tourner vers Le fils de l'épicier,d'Éric Guirado, juste pour le plaisir de revoir Clotilde Hesme (Les chansons d'amour) et de faire bisquer Cineplex (le film est aussi soumis à leur couperet), s'amuser sur un terrain de jeu dans le bon vieux temps avec George Clooney dans
Leatherheads, sa nouvelle réalisation, se laisser bercer par l'observation des rapports entre création et voyage dans le documentaire Travelling Lights de Tamas Wormser (projections en sa présence au cinéma du Parc les 4, 5 et 8 avril) ou aller se replonger dans la musique des increvables Stones auquel un tout jeune réalisateur à qui donner sa chance, Martin Scorsese, consacre son documentaire Shine A Light.

Pour le reste, vous demanderez à Cineplex, si le cœur vous en dit.

   Nous, nous avons préféré nous coller tout contre le dernier film de Ken Loach, It's a Free World pour nous redonner un peu de cœur au ventre.

Bon cinéma

Helen Faradji



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Vos réactions (3)

  1. Cette situation est inacceptable. Je suis originaire de Val-d'Or et pendant longtemps, j'ai été membre du ciné-club. À Val-d'Or, Réseau Plus présente sa programmation au cinéma Capitole, le seul cinéma de la ville (contenant 5 salles). Présentant du cinéma surtout commercial, le propriétaire accepte depuis des années de sacrifier sa plus grosse salle pendant deux jours chaque semaine pour accueillir le ciné-club. Il est malheureux de constater qu'à Montréal et Québec, les cinéphiles sont pris en otage par des monopoles de @%#&$ qui ne pensent qu'à faire du fric et à conserver leur hégémonie culturel. Quand on pense que même les films québécois ont de la difficulté à être présenté dans ce type de salle (pensons au cas de "Contre toute espérance"), on se demande vraiment comment une telle situation peut perdurer.

    par Jason Paré, le 2008-04-03 à 09h58.
  2. Je ne suis pas surpris d’entendre cette magouille. Ces agissements, les Majors le font chaque jour dans le monde entier. Des manigances de ce genre expriment leur volonté à posséder et contrôler tout. Ils n’éprouvent aucun respect pour le cinéma, pour eux, c’est une industrie, pas des films. Cette attitude, de la part de Cinéplex, est un outrage non seulement à Réseau Plus, qui œuvre sans but lucratif à la diffusion des seuls vrais films en région, mais aussi aux réalisateurs et cinéphiles qui voient leurs films retirés des salles sans raisons valables sauf celles des exclusivités à des fins de profits financiers. Je reconnais cette attitude typiquement américaine qui ne pense ni aux autres, ni aux œuvres mais seulement à eux et à l’argent. Je déplore ce déshonneur et je jure que plus jamais je mettrai les pieds dans ces complexes où les seules valeurs qui règnent sont les bénéfices aux détriments de notre culture. Mobilisons-nous, la situation dure depuis trop longtemps, je propose un dossier spécial et suggère le film À l’ombre d’Hollywood, un film de Sylvie Groulx. Disponible seulement à la cinémathèque, je vous laisse deviner pourquoi.

    par Cédric Corbeil, le 2008-04-03 à 18h08.
  3. Une correction pour un des commentaires : Le Réseau Plus ne diffuse pas à Val-d'Or, il s'agit d'une initative locale. Pour connaître les salles membres du RP, vous pouvez consulter le site www.cinemasparalleles.qc.ca L'action de Cineplex Galaxy n'est pas motivée par l'argent, ni par des règles de first ou second run (exemple : que fait-on lorsqu'on nous dit que nous sommes le second run et que personne n'assure pour plein de film le first run...). Il faut chercher ailleurs. Cela fait des années que les salles commerciales, surtout les indépendantes, embêtent RP. Les distributeurs sont pris en otages, puis c'est forcément le public cinéphile. La situation récente, médiatisée depuis le début avril, n'est que la pointe de l'iceberg...

    par Éric Perron, le 2008-04-25 à 16h03.

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