Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

UN CRITIQUE VAUT MIEUX QUE DEUX TU L’AURAS

2008-04-10

UN CRITIQUE VAUT MIEUX QUE DEUX TU L’AURAS

    L’affaire nous chauffe les oreilles depuis quelque temps maintenant : le web et sa prolifération d’articles, d’opinions, de jugements aura-t-il la peau de la presse traditionnelle? Comme au grand moment de l’émergence de la télévision ou même de la radio, les possibilités de coexistence des deux médias sont balayées d’un revers de la main. L’expérience nous a pourtant prouvé qu’elles existaient. Pourtant, c’est encore avec de grands trémolos dans la voix que la question ne cesse de se poser : le grand méchant web va-t-il manger tout cru les pauvres petits journaux?

    Bien sûr, la presse écrite connaît une crise, il serait absurde de le nier. Les récents déboires du quotidien français Le Monde contraint par un plan de redressement à supprimer 130 emplois sont à ce titre flagrant. Les encore plus récents remous secouant la presse américaine, et notamment les rubriques cinéma, viennent elles aussi sérieusement nous chatouiller. Mais si le web n’est pas le seul responsable de ces grands chambardements, force est de constater qu’il ne tient pas ici le beau rôle.

    Remettons donc les choses à plat : le premier avril, et ce n’était pas une blague, nous apprenions le renvoi de Nathan Lee des colonnes de l’hebdo new yorkais The Village Voice où il officiait comme critique virulent et passionné depuis quelques temps. La semaine précédente, le même sort était réservé à deux critiques de Newsday, Jan Stuart et Gene Seymour et à David Ansen de Newsweek. Jack Mathews, pour sa part, a plutôt décidé de partir à la retraite, mais son employeur, le New York Daily News a décidé de ne pas le remplacer. Une hécatombe en bonne et due forme qui ne fait que commencer et pousse à ce constat fort peu agréable : les critiques sont un luxe dont les journaux peuvent se passer aisément.

    Et pourquoi, demanderez-vous, tout prêt à brandir votre légitime indignation? Tout simplement parce que les patrons de ces braves critiques ont jugé que les blogs, commentaires et autres sites participatifs consacrés au cinéma en train de pulluler sur la toile suffisaient largement à offrir au public de quoi repaître leur passion et leur curiosité pour les films.

    Vous nous permettrez d’en douter. Car bien qu’exclusivement virtuel, 24 IMAG ne saurait applaudir des deux mains à cette nouvelle déprimante. Ni même d’une seule main d’ailleurs.

    Certes, plusieurs beaux espaces consacrés au cinéma existent sur le web. Que l’on songe à Hors Champ, à Film Comment, à Écran large, à notre modeste pomme et à bien d’autres, de rigoureuses et vivantes réflexions sur le 7ème art poussent ça et là comme de jolies primeurs. Mais ces espaces, non contents d’être rares et précieux, restent pour la plupart bénévoles ou presque, menés de façon quasi artisanale malgré l’exigence critique qui, elle, reste sans nulle doute professionnelle. En outre, seule une poignée d’entre eux sont considérés comme de « vrais » médias par l’industrie.

    Mis en « concurrence » avec ces millions de « wow, j’ai adoré » et autres « c’est super comme film » ces espaces ne suffisent pas encore à faire pencher la balance du bon côté et conduisent à poser cette douloureuse question : le métier de critique n’est-il pas tranquillement mais sûrement en train de disparaître?
Il ne faut bien sûr pas avoir peur du web, du changement, de l’adaptation, de l’évolution. Mais perdre des espaces critiques sur papier sans que ceux-ci ne soient réellement remplacés sur le web n’aide pas à voir la vie en rose. Car sans ces voix critiques, que peuvent devenir les films plus discrets, plus marginaux, ceux que la masse des commentateurs de salon laissent allégrement passer sous leur radar? Auront-ils encore droit à une place en salle quand seuls la publicité massive et le buzz sur internet construiront la réception d’un film?

    La sonnette d’alarme a en tout cas été tirée par les américains, et notamment dans le New York Times. Mais au-delà du constat alarmiste reste une réflexion passionnante à mener : comment les critiques peuvent-ils tirer le meilleur profit de cet outil en or qu’est internet où tout reste définitivement à inventer? Après tout, qu’est-ce qui nous empêche de connaître le meilleur des deux mondes?

Bon cinéma

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.