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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

C-10, MON AMOUR

2008-04-17

C-10, MON AMOUR

 "Notre gouvernement demeure un ardent défenseur de la liberté d’expression, et nous continuerons à soutenir la création d’œuvres canadiennes qui ont à la fois du mordant et du potentiel"
Josée Verner, Ministre du Patrimoine canadien, de la Condition féminine et des Langues officielles, le 3 mars 2008

    Le 3 mars dernier, notre gouvernement fédéral déposait tranquillement un projet de loi C-10 relatif au crédit d’impôt pour production cinématographique et magnétoscopique (?) canadienne, depuis devenu aux yeux de plusieurs l’honni projet de loi C-10 permettant la censure. Un amendement à ce projet propose en effet de retirer leurs sous publics (financement et/ou crédits d’impôts) aux films et émissions de télé jugés contraires à « l’ordre public ». Car l’argent public ne saurait servir à financer de tels écarts. Ce sont nos sous à nous, chèrement gagnés. Pourquoi de vils créateurs qui refusent de s’atteler, le regard haut et fier, à construire une belle culture d’état, bien propre, bien lisse, qui conviendrait à tous les publics, tout le temps devraient-ils en profiter?

    Puisque le projet nous permet un tel retour en arrière, vous nous autoriserez ici une pensée émue pour le Code Hays, promulgué en 1930 par le président de l’Association américaine des producteurs et des distributeurs de films, code qui dicta ses normes à l’ensemble de la production hollywoodienne jusqu’aux années 60. Dans le texte, on y prohibait « les films susceptibles d’abaisser le niveau moral de ceux qui le voient » et y trouvait en vrac des milliers de dispositions sur le crime, la drogue, le sexe (mon préféré «  l’hygiène sexuelle et les maladies vénériennes ne sont pas des sujets acceptables pour des films »), la vulgarité, l’obscénité, les blasphèmes et sacrilèges, la religion, le sentiment national (sic) et la cruauté à l’égard des animaux.

    Et c’est exactement ce qui chicote dans ce fameux projet de loi C-10. Car si le code Hays avait ses défauts, il prescrivait au moins clairement et textuellement ce qu’on pouvait et ne pouvait pas montrer (tout en ayant permis à plusieurs de rivaliser d’imagination pour devenir les plus suggestifs possibles. Put the Blame on mame, boy….)

    C-10, que nous appellerons donc par son prénom puisqu’il risque fort de nous devenir familier bientôt, n’a même pas cette courtoisie, évoquant plutôt vaguement la sexualité explicite, la diffamation, la violence ou la propagande haineuse. Pour le reste, débrouillez-vous tout seuls. Ou pas tout à fait.

    Ayant toujours plus d’un tour dans son sac, le gouvernement tout ému du charivari public ayant entouré l’annonce de ce projet de loi a en effet décidé de consulter le milieu en leur disant en substance ceci : la loi va passer, mais pendant 12 mois, nous réfléchirons ensemble aux critères qu’elle devra contenir. Tous ensemble, main dans la main. On en aurait presque les larmes aux yeux.

    Mais l’industrie, cruelle, ne s’en est pas émue, et voilà donc ses représentants en croisade devant le comité sénatorial qui étudie la loi. Pour l’industrie, l’ordre public devrait tout simplement répondre aux critères définis par le Code Criminel canadien, tout en soulignant habilement l’inutilité d’une telle loi qui ne ferait que doublon.
Mais Mme Verner, responsable du projet ne l’entend pas de cette oreille, considérant que ces prescriptions légales sont insuffisantes. Jusqu’à preuve du contraire, le code ne s’occupe en effet pas de morale. Et voilà donc le chat qui sort du sac : l’ordre public, notion vague et assez fourre-tout, n’a en réalité rien à voir avec rien. Et seule, pour l’instant, Mme La ministre qui pourrait décider discrétionnairement de ce qui passerait la barre ou non, en connaît la véritable définition. Rassurant, n’est-ce pas?

    Juste pour prendre un exemple, la Chine, à qui le monde entier se plaît à donner des leçons de morales et de droits de l’homme ces temps-ci, est elle parvenue à imposer un tel régime instituant un passage obligatoire de chaque film devant le bureau de la censure avant diffusion. Résultats des courses : Pirates des Caraïbes(plus inoffensif, tu meurs) était amputé de plusieurs scènes pour pouvoir y être diffusé, Vivre de Zhang Yimou y était interdit, Tian Zhuangzhuang (Le cerf-volant bleu) était interdit de tournage pendant 7 ans tout comme Lou Ye (5 ans) pour avoir, horreur, présenté son Summer Palace sans autorisation à Cannes, Jia Zhangke y tourna ses premiers films clandestinement et plus récemment, la jeune actrice du Lust Caution d’Ang Lee a été purement et simplement interdite d’écran. Mais ce n’est évidemment qu’un exemple.


Bon cinéma

Helen Faradji

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