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L'ENNEMI INTIME - Critique de Cédric Laval

2008-04-24

L’ENNEMI INTIME DE FLORENT ÉMILIO SIRI

    Tourner un film de guerre pour en faire une œuvre accomplie n’est pas une mince tâche. La codification extrême du genre impose, de la part du réalisateur, un véritable regard qui transcende les scènes obligées pour chasser de la conscience la menace du cliché, l’impression désagréable de déjà-vu. À ce premier obstacle s’ajoute le poids des références prestigieuses auxquelles se mesure inévitablement la nouvelle œuvre, qui constituent un arrière-plan d’images fortes dont il faut se distinguer tout en reconnaissant leur fonction de modèles.

    Il faut donc admettre que Florent-Émilio Siri fait preuve d’un certain courage en relevant le défi du film de guerre, d’autant que le choix de la guerre d’Algérie comme trame historique principale n’était pas des plus confortables. À l’inverse de leurs homologues américains qui ont façonné à vif la matière du Viêt-Nam pour créer quelques-uns des films de guerre les plus marquants de ces dernières décennies, les réalisateurs français se sont penchés plus rarement sur cette «guerre sans nom», la guerre d’Algérie, que la France a reconnu comme telle en 1999 seulement.
   
    1959, dans les montagnes de Kabylie. Un jeune lieutenant prend le commandement d’une section de l’armée française pour mettre un terme aux actions sanglantes menées par une troupe de rebelles du FLN. Confronté à l’expérience désillusionnée de ses subalternes, parmi lesquels le sergent Dougnac, le lieutenant Terrien devra mesurer son idéalisme obstiné aux réalités sordides du terrain. On devine, à l’énoncé du synopsis, tous les risques de poncifs évoqués plus haut. L'ennemi intime ne les évite pas, et sombre dans une enfilade de scènes prévisibles qui jalonnent l’apprentissage douloureux du lieutenant Terrien. Plus délicat encore, le point de vue du réalisateur hésite entre différentes pistes, sans parvenir à unifier le film autour d’un discours fort et lisible. La première partie du film, plutôt déplaisante, adopte le point de vue unidimensionnel de l’occupant, déniant un visage aux combattants algériens qui n’existent que par les exactions commises sur les villageois et les pertes qu’ils font subir aux Français. La seconde partie «rétablit l’équilibre» et unit l’humain, de quelque origine qu’il soit, dans la folie barbare engendrée par la guerre. Entre les deux, le regard bleu de l’idéaliste croise celui de l’enfant algérien, deux innocences bientôt souillées par l’horreur des combats. Mais ces différents points de vue s’annulent les uns les autres dans un scénario trop didactique, portés par des personnages stéréotypés, au lieu de s’articuler autour d’une ligne narrative forte et de caractères complexes.
   
    On ne célébrera jamais assez les vertus du silence dans les films en général, dans les films de guerre en particulier. Ce silence, Bruno Dumont en faisait un usage admirable dans la demi-heure de Flandres qui suivait d’anonymes soldats embarqués dans une guerre non moins anonyme. Pourtant, ce silence en disait plus sur l’essence de la guerre que toutes ces répliques à visée universalisante qui s’échangent ici. De même, les légionnaires de Claire Denis, dans Beau Travail, dénotaient par leurs simples regards, par leurs simples gestes, une profondeur incomparable à ces personnages-types (l’idéaliste, le bon soldat blasé, le traître…) auxquels les comédiens peinent à donner vie. Tel qu’il se présente, L’Ennemi intime n’est pas un mauvais film : il s’agit juste d’un film dépassé par ses ambitions, écrasé par ses modèles, noyé dans la masse bruissante d’un genre qui ne pardonne aucun faux pas.

Cédric Laval

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