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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

SOUS LES PAVÉS, LES FILMS ?

2008-05-01

SOUS LES PAVÉS, LES FILMS ?

    D'un président affirmant vouloir liquider son héritage aux étudiants manifestant aujourd'hui en en détournant les slogans, mai 68 a pesé de tout son beau poids mythique sur cette année 2008. Et au cinéma, alors, nous demandons-nous avec cette charmante monomanie qui nous caractérise? Quelles traces a bien pu laisser le grand chambardement français sur nos écrans? Et surtout comment le fêter dignement?

    Notre Cinémathèque marquera le coup du 1er au 30 mai en diffusant images documentaires tirées de films et émissions d'époque (La reprise du travail aux usines Wonders, Classe de lutte, les débats télévisés de l’ORTF), et leur utilisation dans des contextes critiques ou commémoratifs (la série Génération, Le droit à la parole).

    A part ça, rien de prévu prochainement par chez nous, mais si vous avez l'âme voyageuse, rien ne vous empêchera d'aller crier "Sous les pavés, les films" directement à Cannes.

    Car le prochain festival de Cannes, qui aime, on le sait, les célébrations, ne sera pas en reste. C'est que Cannes a vécu ce mai 68 comme les autres, dans la rue. Des petits galopins envahirent la croisette, protestant entre autres contre la décision du Ministre André Malraux de démettre Henri Langlois de son poste de directeur de la Cinémathèque Française (pour un aperçu complet de l'affaire, on vous renvoie avec joie aux pages 349 à 364 de La cinéphilie. Invention d'un regard, histoire d'une culture, 1944-1968, signé Antoine de Baecque aux éditions Fayard). Ces trublions de François Truffaut et Jean-Luc Godard, jamais à court d'idées pour s'amuser et suivis par d'autres compères tout aussi joyeux, s'accrochèrent au rideau de la grande salle pour perturber solidairement la grand'messe. Monica Vitti, Louis Malle et Roman Polanski quittèrent le jury avec autant d'espièglerie. Cette année-là, après de nombreuses projections annulées, il n'y eut pas de palmarès.

    Juste retour des choses, cette année, la sélection Cannes classics accueillera en son sein bienveillant les pauvres petits films privés de projection il y a 40 ans (Peppermint Frappé de Carlos Saura devrait être du nombre, tout comme 24 heures de la vie d'une femme de Dominique Delouche, The Long Day's Dying de Peter Collinson, Je t'aime, je t'aime d'Alain Resnais, Anna Karenina d'Alexandre Zarkhi ou Treize jours en France de Claude Lelouch).

    Trop loin, trop cher, pas assez ci, pas assez ça? On pourra se rabattre sur d'autres endroits à travers le monde où se célébrera aussi la mémoire de ce vent de liberté soufflé à la face des institutions, de cette foi pleine d'enthousiasme en des lendemains qui chantent. À New York, ainsi, à une nuit de bus d'ici, on célébrera le Godard des années 60 au Film Forum (jusqu'au 5 juin) tandis que le Lincoln Center (jusqu'au 14 mai) verra plus large en présentant une rétrospective de l'événement sous un angle international (de De Palma à Marker en passant par Oshima ou Antonioni)

    C'est que si mai 68 secoua l'hexagone, son esprit su néanmoins au cinéma déborder le cadre national. Le monde changeait. L'impérialisme, le Tiers-Monde, la condition féminine, les révoltes, les assassinats politiques, la contre-culture, le capitalisme… : autant de thèmes que le cinéma s'appropria sans honte, incarnant alors lui aussi une des possibles façons de changer le monde, une des énergies brutes à prendre en compte. Dieu que ce cinéma du présent était alors ambitieux. Ce cinéma qui, lors des États généraux du cinéma de 1968, s'était même donné ce droit : « Pour réaliser une rupture idéologique avec le cinéma bourgeois, nous nous prononçons pour l'utilisation du film comme arme politique. » (des États généraux au cours desquels fut justement crée la fameuse Quinzaine des Réalisateurs. La boucle est bouclée). Dieu que le cinéma est aussi devenu cynique depuis.

    Pour un voyage à moindre frais, et se souvenir d'un temps où les idées vagues aimaient les images claires, petites suggestions en vrac et non exhaustives de films   « dans l'esprit » à découvrir en dvd : La chinoise, Le gai savoir (Jean-Luc Godard, 1967, 1969), Les amours d'une blonde, Au feu les pompiers (Milos Forman, 1965, 1968), Le joli mai, À bientôt j'espère, Le fond de l'air est rouge (Chris Marker, 1963, 1968, 1977), Terra Em Transe (Glauber Rocha, 1967), La reprise du travail aux usines Wonder (par un collectif d'étudiants, 1968), 7 jours ailleurs, Camarades, Coup pour coup (Marin Karmitz, 1968, 1970, 1972), Alice's restaurant (A. Penn, 1969), Solo (Jean-Pierre Mocky, 1969), Où êtes-vous donc? (Gilles Groulx, 1969), Wow (Claude Jutra, 1969), Dionysus in 69 (Brian de Palma, 1970), The conformist (Bernardo Bertolucci, 1970), Zabriskie Point (Michelangelo Antonioni, 1970), On est au coton (Denys Arcand, 1970) Humain trop humain, Milou en mai (Louis Malle, 1973, 1990), L'an 01 (Jacques Doillon et Gébé, 1973), Les valseuses (Bertrand Blier, 1974), Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000 (Alain Tanner, 1976), L'une chante, l'autre pas (Agnès Varda, 1977), Mais qu'est-ce qu'elles veulent ? (Coline Serreau, 1977), Grands soirs et petits matins (William Klein, 1978), Le fou de mai (Philippe Defrance, 1980), Mourir à trente ans, À mort, la mort! (Romain Goupil, 1982, 1998), Le vent de la nuit, Les amants réguliers (Philippe Garrel, 1999, 2005)...

    Un dernier détour par l'édition d'août 1968 des Cahiers du Cinéma consultables en ligne pour souligner le moment devrait achever le voyage.

Bonne révolution!

Helen Faradji

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