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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

AU REVOIR LES REVUES?

2008-05-08

AU REVOIR LES REVUES?

    Il y a quelques semaines, nous vous entretenions du « départ » de plusieurs critiques américains, virés sans ménagement pour la plupart, non remplacés pour d’autres. Évidemment, le web était dans l’affaire le grand méchant loup : prolifération de sites d’opinion, crise du papier, accessibilité toujours plus universelle du virtuel, a priori rien ne semble pouvoir en arrêter le rouleau compresseur.

    L’édition américaine du magazine Première l’a d’ailleurs bien compris. Inutile de le chercher dans vos kiosques, depuis 2007, la revue a placé toutes ses billes sur le net.

    Mais que se passe-t-il du côté des revues moins massives, celles qui n’ont pas les moyens phénoménaux de Première pour opérer ce glissement? Peuvent-elles se permettre de n’exister que sur le web ou parviendront-elles à survivre dans la vraie vie?

    Au vu des coupures et autres fonçages droit dans le mur, on est en droit de se poser la question. On apprenait ainsi récemment le placement en liquidation judiciaire du quotidien professionnel Écran total, tout prêt à se faire racheter par qui voudra bien de lui.

    Plus inquiétante encore est la situation des Cahiers du cinéma. Vénérable institution où s’est forgée la notion d’auteur, classique d’entre les classiques devenue trilingue l’an dernier (espagnol et anglais), base de lancement de livres, de dvd et d’essais souvent passionnants: on pensait les Cahiers à l’abri, protégé par leur réputation et leur aura. Naïfs que nous étions.

    Car le propriétaire de la revue, le groupe Le Monde, n’était pas, lui, en si belle santé. Et la semaine dernière, nous apprenions que pour se remettre d’aplomb, le Monde avait décidé de se séparer des Cahiers en les mettant en vente. À qui l’occas?

    Pour l’instant, avouons-le, personne ne se bouscule au portillon. Mais la résistance s’organise, et notamment au sein même de la revue où se sont réveillés Les amis des Cahiers, un groupe actionnaire minoritaire de la revue qui veut tacher de préserver l’intégrité et l’identité de sa Bible au cas où un des frères Rémillard se mettrait en tête de la racheter.

    Au sein des Amis, cela n’étonnera personne, on retrouve les noms de Chantal Akerman, Olivier Assayas, Alain Bergala, Pascal Bonitzer, Emmanuel Burdeau, Jean-Claude Carrière, Jean-Louis Comolli, Jean-Michel Frodon, Benoît Jacquot, Thierry Jousse, Nicolas Philibert, Jacques Rivette, Eric Rohmer ou Serge Toubiana. Dans Libération, la belle troupe se fendait d’ailleurs d’un vibrant appel à la survie de la revue telle que nous la connaissons : "Non seulement la revue est indispensable pour la pensée critique, de plus en plus menacée par ailleurs, mais elle doit rester fidèle à elle-même et à ses convictions" notaient-ils.

    Certes. Les Cahiers du Cinéma sont et restent une institution, une référence que quiconque s’intéressant sérieusement au cinéma se doit d’avoir consulté au moins plusieurs fois dans sa vie. Et si les numéros d’aujourd’hui n’ont pas, il est vrai, la flamboyance des écrits de Truffaut ou la pertinence de ceux de Godard, s’ils restent parfois tristes et fermés sur eux-mêmes, ils maintiennent un espace libre et intransigeant dont l’utilité est indiscutable.

Sauf que…

    Sauf que, devant de telles situations, la question reste entière : si Première, pourtant un magazine de divertissement fort bien fait et populaire, a du fermer ses portes papier, comment les Cahiers qui eux aussi (contrairement à la plupart des revues dites « sérieuses ») ont opté pour une parution mensuelle, peuvent-ils survivre? La poignée de lecteurs attendant plus de leur revue qu’un simple potinage de rigueur sur les guenilles portées par X et Y ou de belles photos suffira-t-elle à leur assurer un avenir? Faudra-t-il que leur site web, extrêmement riche et dynamique, prenne au final toute la place?

    Ce n’est pas à souhaiter. Car au-delà de l’absolue importance aujourd’hui d’avoir un site web et au-delà du contenu même des Cahiers, il importe de se rappeler qu’une revue de cinéma, c’est aussi un appel à la gourmandise. La feuilleter à sa guise, la déguster avec légèreté en choisissant ses bonnes pages, la parcourir petit bout par petit bout, la laisser traîner pour mieux y revenir. Avec toutes ses qualités, le web ne le permettra jamais. C’est tout bête, mais en demandant la survie réelle des revues de cinéma, nous préservons aussi nos droits au plaisir. Pour cette toute simple raison, les Cahiers méritent de survivre.

Bon cinéma

Helen Faradji

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