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LE PIÈGE AMÉRICAIN - Critique de Marcel Jean

2008-05-15

LA THÉORIE DU COMPLOT

    Charles Binamé s’est fait connaître, il y a de cela une douzaine d’années, avec un cycle de trois longs métrages urbains et contemporains amorcé par Eldorado, qui avait été présenté à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes. Depuis lors, le cinéaste a changé de registre en se consacrant à des œuvres de facture plus classique comme Séraphin, ce qui lui a permis de rencontrer un public plus large. L’esthétique exacerbée de son plus récent film, Le piège américain, rappelle les excès de style d’Eldorado et de La beauté de Pandore, bien que ce soit plutôt du côté d’un certain cinéma américain (l’Oliver Stone de JFK, ou encore Steven Soderbergh façon Traffic) qu’il faille chercher les références de Binamé : utilisation de divers formats de pellicule (du super 8 au 35 mm), passages du noir et blanc à la couleur, photographie contrastée, etc. Mais l’essentiel du film n’est pas dans le spectaculaire traitement photographique de Pierre Gill, ni dans les acrobaties de montage de Dominique Fortin, ni même dans la prestation fort convenable de Rémy Girard. L’essentiel est ailleurs, c’est-à-dire dans le traitement que les scénaristes et le réalisateur réservent au personnage de Lucien Rivard, cet escroc québécois qui défraya la chronique au cours de la décennie 1960.

    C’est que Le piège américain, qui fait suite à Maurice Richard, vient confirmer l’existence d’un nouveau cycle dans la filmographie généreuse de Charles Binamé – cycle informel celui-là – reposant sur une entreprise interpellant directement  l’imaginaire collectif québécois. Voilà donc le cinéaste orchestrant désormais une double démarche visant à la fois à proposer une définition du héros québécois et à former un panthéon de héros.

    Ainsi, Le piège américain s’ouvre sur une déclaration de Lucien Rivard (Rémy Girard) qui situe d’emblée le film sur le territoire de la mythologie, c’est-à-dire de la solution fictive à un problème réel. Dans ce cas-ci, le problème, c’est celui de trouver un héros québécois qui soit crédible dans une histoire nationale jalonnée de défaites. Celui qui peut raconter une histoire pouvant tenir lieu de vérité, dit en substance le personnage, possède un pouvoir immense. Ce pouvoir, c’est celui du cinéaste qui s’en sert pour faire de Rivard un cousin de son Maurice Richard : un homme de peu de mots mais sachant tenir parole, un homme de talent, fier et courageux dans l’adversité, victime de sa droiture dans un environnement où la duplicité règne. Comme Maurice Richard, Rivard est seul contre tous. Comme lui, il est capable de grandes choses. Il participe à l’Histoire. Sa carrière l’amène à fréquenter, à côtoyer ou à approcher quantités de figures célèbres : Paul Mondolini et la « French Connection », Che Guevara, Fidel Castro, Jack Ruby, Lee Harvey Oswald, Joseph Valachi et, cerise sur le sundae, John F. Kennedy et son petit frère Bobby. On reconnaît le héros à la façon dont il observe une éthique stricte : il aime bien la jolie Rose Cheramie, qui couche avec un peu tout le monde mais qui est aussi la favorite de Mondolini, de sorte que Rivard ne la touchera pas, pour ne pas trahir son pote. Le Corse n’aura pas les mêmes scrupules et n’hésitera pas longtemps avant de lâcher le Québécois, sous la pression des Italiens à qui on ne peut décidemment pas se fier. Et ne parlons pas des Juifs… Le héros québécois n’est pas paranoïaque, ce qui n’empêche pas que tout le monde soit contre lui. C’est ça, le piège du titre : l’illustration du mythe tenace d’un peuple persécuté.

    Un tel discours mythique, qui rejoint presque point pour point celui de Maurice Richard, devrait logiquement intéresser un grand nombre de spectateurs. Mais l’histoire de Rivard n’est pas celle du Rocket, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’un récit dont les hauts faits appartiennent à la tradition orale populaire. Et les artisans du film – Binamé, mais aussi les scénaristes Fabienne Larouche et Michel Trudeau – malgré leurs efforts, peinent à tricoter un récit qui soit à la fois crédible et intelligible. Il y a en effet quelque chose de laborieux dans la façon dont les événements s’additionnent, quelque chose de fastidieux à voir les personnages se multiplier. Là se trouvent les limites de la démonstration : même si on voudrait bien croire en l’histoire de Lucien Rivard, il est difficile de faire un tel acte de foi.

Marcel Jean

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