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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'ÉTINCELLE?

2008-05-22

L'ÉTINCELLE ?

    À l'annonce même de la sélection par Thierry Frémaux et son équipe, les mauvaises langues se réveillaient déjà : la compétition du Festival de Cannes 2008 n'allait pas briller. Pas de coup d'éclat, d'étincelles, d'emportements. Du calme, du tranquille, du consensuel.

    Vécue depuis son salon, la couverture médiatique de l'événement semble donner raison à ces oiseaux de mauvaise augure. Oh, certes, on aura bien suivi l'enthousiasme des foules devant la présentation des 4èmes aventures d'Indiana Jones, les déboires intestinaux de Joachim Phoenix l'ayant privé de Croisette ou la grossesse d'Angelina Jolie. À compter le nombre d'informations aussi passionnantes que l'on apprend en suivant ainsi Cannes dans les différents médias, on en a presque le tournis. Mais rayon film, rien : pas de dispute homérique, pas de coups de cœurs, pas de coups de gueule. Les critiques seraient-ils blasés ?

    Voyons un peu le détail, en commençant bien sûr par le début : Blindness, film d'ouverture de Fernando Meirelles que même Studio (pourtant pas les plus féroces, ce n'est rien de le dire) qualifiait de succession de banalités. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, out, le brésilien.

    Petit mieux avec Waltz With Bashir film d'animation documentaire d'Ari Folman, pour qui la presse semble s'être enthousiasmé de concert (de peur de rater le fameux effet Persépolis dont on nous rabattra désormais les oreilles devant chaque film d'animation plus ou moins réussi?), Télérama ayant même laissé tous ses chevaux s'emballer en le qualifiant de « premier choc de la compétition ». À 2 jours de festival, voilà une audace journalistique qui ne manquait pas d'épater. Les prédictions s'affolaient et on voyait la presse américaine toute prête à décerner la palme.

    Au 3e jour, le prix d'interprétation féminine semblait lui aussi déjà attribué à Martina Gusman dans Leonara de Pablo Trapero, un regard fort sur les prisons de femmes. Si le film convainc à moitié, l'actrice elle remporte tous les suffrages (jusqu'à la prochaine prestation à couper le souffle du festival), de Libération notant son excellence à Variety la comparant à une actrice loachienne. Quelques jours plus tard, rebelote pour le prix d'interprétation masculine, la presse semblant persuadé que le jury pourrait bien nous rejouer le coup d'Indigènes en pensant aussi très fort à celui de L'Humanité, en attribuant son prix à la distribution non-professionnelle de Linha de Passe, de Walter Salles : là encore, le film n'appelle pas la dithyrambe, mais les 4 comédiens séduisent. Quant à Gomorrah de Matteo Garrone et The Exchange de Clint Eastwood (le New York Times ayant noté à propos de son Angelina Jolie de star que « comme Joan Crawford, elle ne semblait capable de jouer que des variations d'elle même »), la sentence est à la même, le coup de chapeau aux comédiens en moins. Les bons élèves jouent aux bons élèves et ennuient un peu. Reste heureusement notre collègue Philippe Gajan pour défendre farouchement l'essai de Clint, "le film qui compte" selon lui.

    Même consensus, ou presque, mais cette fois enchanté, devant Un conte de Noël une fable familiale et cruelle d'Arnaud Desplechins. Un français à la palme d'or ? Grands dieux, est-ce possible ? Le tableau du Film Français où les critiques hexagonaux émettent leurs pronostics par voie d'étoiles en est tout chamboulé : 7 critiques sur 15 lui attribuent la palme d'or (si le film ne l'a pas, il est en tout cas désormais assuré de la « palme du coeur », ce prix de consolation virtuel et nunuche qui se dégage chaque année). La France se flatte le chauvinisme sans complexe. Manque de chance, les critiques américains, eux, réfrènent poliment leurs bâillements, comme chez Variety le qualifiant de « film bavard, mais plus tolérable et moins prétentieux que les précédents » ou notant un manque de discipline de Desplechins dans son écriture, ce qui revient sensiblement au même.

    Rien n'est gagné donc pour le jeune auteur surtout lorsque l'autre palme d'or presque pré-décidée (ce serait historique, rendez-vous compte, etc, etc…) fait ce qu'elle doit faire, soit gagner l'estime critique sans même avoir besoin de trop se forcer. Tel qu'anticipé, les Dardenne font du Dardenne dans Le silence de Lorna et plus besoin de le prouver maintenant, du Dardenne, c'est bien.

    Vint alors le tour des deux chouchous, Nuri Bilge Ceylan avec Les trois singes et Jia Zhangke avec 24 City. Deux habitués de la Croisette, deux dignes représentants d'un cinéma libre et intransigeant, deux amis du palmarès. Pour Ceylan, tout va bien ou presque : à coups de « subjuguant », « ahurissant »,
« virtuose », son film, bien que parfois rejeté pour son côté exercice intellectuel abstrait, a  globalement l'effet escompté sur les critiques les plus sérieux. Mais pour Zhangke, c'est la catastrophe : son 24 City, mêlant documentaire et fiction (le documentaire semble décidemment l'ingrédient à la mode cette année) repousse les critiques, Variety notant notamment « le fait que le spectateur regarde un film de Jia Zhangke semble plus important que le sujet lui-même » et encore plus perfidement que le film est à ce jour celui devant lequel les sièges se vidèrent le plus rapidement. Pas tout à fait le genre de réactions qui pave la voie à une palme….

    Grosse déception aussi du côté de Serbis de Brillante Mendoza, un des petits nouveaux dont on attendait pourtant énormément. Dégradant, crasseux, foutraque, inutilement provocateur : la presse tire presque unanimement à boulets rouges sur l'essai.

    A l'heure d'écrire ces lignes, quelques gros morceaux restaient à découvrir, dont le fameux Che de Soderbergh (à qui nombreux attribuaient les honneurs avant même de l'avoir vu). Souhaitons qu'ils recèlent l'étincelle. Car pour l'instant, Dieu que le monde semble triste vu à travers les yeux de Cannes.

Bon cinéma

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