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Écrans

LES TÉMOINS - Critique de Fabien Philippe

2008-06-05

UN CERCLE, TROIS MOUVEMENTS

    Si une forme géométrique devait symboliser le cinéma d’André Téchiné, ce serait celle du cercle, cercle dont les personnages formeraient la circonférence et où la passion, dans ses nombreuses formes, tiendrait lieu de centre et de moteur. Avec Les témoins, un nouveau cercle se dessine mais cette fois, trois vitesses de rotation successives viennent l’animer.

    Manu, jeune provincial, vient rejoindre sa sœur Julie à Paris. Dans la chaleur suffocante de l’été, l’adolescent court les lieux de drague homosexuelle et, lors d’une balade nocturne, fait la connaissance d’Adrien, médecin dans la quarantaine, qui lui voue très vite un amour platonique. Adrien l’introduit auprès de son amie Sarah et de son compagnon, Mehdi. Entre ce dernier et Manu, débute une relation amoureuse qui les surprend tous deux. En quelques séquences, Téchiné construit le cercle dont Manu sera le point central. La première partie du film, intitulée « Les beaux jours (été 1984) », porte encore la liberté et l’espoir de l’ère mitterrandienne débutée trois ans plus tôt. La mode est alors aux couleurs vives, voire criardes au point qu’elles en deviennent « sexuelles ». Tout d’ailleurs convie aux plaisirs des sens et à la nudité des corps : c’est le temps de la nage, de la danse, des balades en avion et en bateau. Transi, épicurien, fraternel, passionnel, l’amour décline ses formes multiples et rejette la suprématie du modèle unique. Pour preuve, le couple dit « classique » de Sarah et Mehdi n’en est pas un : l’écrivaine de livres pour enfants est incapable de s’occuper de son nouveau-né et l’inspecteur à la brigade des mœurs rejoint chaque jour son jeune amant. On se rappelle le bel été des Roseaux sauvages, les déjeuners ensoleillés de Ma saison préférée, mais Les témoins embrasse une sexualité habituellement plus discrète dans le cinéma de Téchiné. Depuis Loin en 2001, le cinéaste semble recouvrer une seconde jeunesse tant dans l’enrichissement des motifs narratifs que dans les expérimentations esthétiques. Le vent de liberté qui souffle sur l’été autorise alors des nouveautés à l’image comme ces coupures nettes dans le même plan ou cette fragile séquence filmée en caméra sous-marine.

    Mais qu’advient-il d’un cercle dès lors que son centre disparaît abruptement ? Car la deuxième époque du film, « La guerre (hiver 1984-85) », ouvre une brèche mortelle dans ces vertiges de l’amour. En ce début des années 80, le virus du VIH fait son apparition dans les milieux scientifiques et les médias. L’été passé, l’hiver s’empare brutalement de Manu qui meurt en quelques mois sous l’emprise du sida. Tous les points du cercle se délient sous la menace de la maladie, et les confrontations verbales remplacent les amours d’hier : rupture entre Manu et Medhi, dispute entre Mehdi et Sarah, éloignement entre Sarah et Adrien, etc... La maladie vient fragiliser les liens du cœur et du sang  ; et si le cercle téchinéen tourne encore, c’est à vide.

    Pourtant, il va se renouveler grâce à sa capacité à modifier son centre. « Le centre se déplace, il bouge tout le temps comme dans la vie », déclare judicieusement Sarah quand la certitude d’achever enfin son premier roman est apparue après un dernier baiser à Manu. Photographies, témoignage écrit et oral du jeune homme viennent combler sa perte physique. Le centre n’a pas disparu, il a muté du côté de la mémoire. Le titre l’indiquait : chacun fut témoin, tous furent touchés mais tous ne sont pas morts. L’ultime époque du film, celle du « retour de l’été », signe alors la régénérescence du cercle, à une vitesse certes moins folle mais plus régulière. Mieux, son diamètre s’étend : Julie part poursuivre sa carrière de chanteuse lyrique à Munich, un Américain entre dans la vie d’Adrien et Sarah achève son roman dans le sud de la France. Si le sida est ingéré lentement mais sûrement dans la conscience collective, le film ne se morfond pas dans le pathos de cette nouvelle réalité mais fête désormais le « miracle d’être vivant » annoncée par la mère de Sarah. Passage des saisons, apparition régulière d’un bateau-mouche sur la Seine, reprise de dialogues d’un personnage à l’autre, autant de motifs répétés distillés tout au long du film et dont le sens n’est réellement révélé que dans cette dernière partie. Ce sont les temps qui changent, pour reprendre le titre de l’avant-dernier film de Téchiné, et l’achèvement du récit sur le premier anniversaire du bébé de Sarah et Medhi annonce une nouvelle génération, une nouvelle impulsion donnée à la ronde téchinéenne.  

Fabien Philippe

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