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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

ELLE COURT, ELLE COURT LA MALADIE D'AUTEUR

2008-06-05

ELLE COURT, ELLE COURT LA MALADIE D'AUTEUR

    À eux deux, ils détiennent peut-être les clés du paradis estival : Ed Norton et M. Night Shyamalan sont en effet à la tête de deux des plus grosses machines de la saison : Hulk et The Happening.

    Tout se passerait pour le mieux dans le meilleur des mondes si les deux hommes, chacun à leur façon, ne s’étaient pas mis en tête de bougonner par médias interposés. C’est que, voyez-vous, nos deux compères ont beau se dorer la pilule sous le soleil hollywoodien, ils n’en réclament pas moins, et à haut cris, leur statut d’auteur. Le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière en somme.

    Il faut dire que la frontière est bien floue : un cinéaste qui tâte du blockbuster peut-il rester un auteur? Lorsque Truffaut et ses amis adoubaient du joli titre Hawks, Hitchcock, Welles et les autres, considérés à l’époque par plusieurs comme de vulgaires money-makers, la question avait, il faut bien le dire, un autre sens : en reconnaissant le style de ces cinéastes et en affirmant la puissance de leur mise en scène, les critiques changeaient radicalement la conception même de la cinéphilie. La forme devenait égale, voire supérieure, au fond et l’auteur celui qui persistait à dire « je » quel que soit le sujet de son film.

    Mais aujourd’hui, cette façon noble de redonner de la valeur à un certain cinéma en donnant le titre d’auteur à ses artisans a-t-elle encore un sens? La bataille, il faut le dire, a changé de terrain : que les critiques se rassurent, personne ne leur demandera plus rien : aujourd’hui, c’est plutôt dans leur combat de coq avec les studios qu’on reconnaît ces nouveaux « auteurs ».

    Revenons à nos deux moutons qui n’ont pas attendu qu’on le leur donne pour s’approprier sans vergogne le titre d’auteur. Ed Norton, co-scénariste et vedette du prochain géant vert Hulk a ainsi publiquement fait valoir ses droits : étant un auteur, le final cut de la chose lui revenait de droit et si Marvel, son studio, refusait d’entendre raison, notre brave vedette refuserait tout simplement d’en assurer la promotion. Prenez-en de la graine, jeunes aspirants : pour devenir un auteur à Hollywood, il ne vous faudra plus exprimer une vision personnelle, une identité singulière : un bon vieux chantage économique suffira.

    Du côté de Shyamalan qui, rappelons-le, n’a pas hésité à s’auto-comparer à Hitchcock, les choses sont peut-être légèrement différentes mais témoignent néanmoins d’un même égocentrisme. Interrogé par le New York Times, le réalisateur de Sixth Sense ou Unbreakable se fendait en effet d’une défense outrée de son travail, affirmant notamment que son relatif déclin ces dernières années n’était certainement pas le fruit d’un manque d’inspiration, mais était plutôt à mettre sur le compte du manque de vision de ses producteurs, le studio Disney. Car comme il le note, « lorsque je vends un film, je me vends moi. Et c’est mal vu à Hollywood. On doit rester caché lorsqu’on est un réalisateur ». L’artiste incompris dans toute sa splendeur se bat contre les moulins pervers d’un système tout prêt à broyer l’intégrité pour amasser des dollars. Sortez les mouchoirs.

    En soi, ces arrogances resteraient anodines si elles n’impliquaient pas un tel galvaudage de la notion d’auteur. Au risque de rappeler des évidences, celle-ci n’est pas un prétexte pour se donner du poids dans une querelle d’amoureux avec un studio. Pas plus qu’elle n’est un titre dont on se pare soi-même. Pour le dire autrement, on ne naît pas auteur, on le devient. Par la grâce de ses films. Un point c’est tout. Et les jérémiades de quelques privilégiés n'y changeront, espérons-le, rien.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Du 9 au 14 juin, prenez le pouls de l’actualité du Festival International du Film d’Annecy en suivant le blogue que lui consacrera notre collègue Marcel Jean dans la section Réflexions de 24 IMAG!

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