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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DU RIFIFI CHEZ LES RÉALISATEURS

2008-06-12

DU RIFIFI CHEZ LES RÉALISATEURS

    Pendant que le critique Roger Ebert a des accès de puritanisme proprement hallucinants et refuse, oh grands dieux, de publier par écrit le titre scandaleux de ce film plus que mineur, Young People Fucking, pour cause d’atteinte au civisme (pourtant, regardez, M. Ebert, on peut l’écrire et ça ne fait même pas mal), pendant donc cette nouvelle tempête dans un verre d’eau, nos amis Abel Ferrara et Spike Lee, qui ont toujours eu le mot pour rire, réorganisent par eux-mêmes et publiquement leur propre choc des titans.

    Le premier en s’attaquant à Werner Herzog bien décidé à orchestrer un remake d’un des films les plus marquants du fou filmant : Bad Lieutenant (1992). Nicolas Cage y reprendrait le rôle de ce flic véreux et coké en plein cauchemar lors d’une enquête sur le viol d’une religieuse tenu avec une intensité proche de la folie par Harvey Keitel. Pas touche à mon chef d’œuvre, s’est exclamé Ferrara dont on a toujours admiré, il est vrai, la retenue et la maîtrise de soi, ce dernier ayant même perfidement ajouté par journaux interposés : « Je me sens volé (…) Qu’ils pourrissent en enfer. Pourquoi Nicolas Cage a-t-il besoin de reprendre ce rôle? Il a besoin d’argent? ». Amusant, de la part d’un cinéaste qui juste après Bad Lieutenant, souvenons-nous en, avait lui-même tâté de remake en refaisant à sa sauce The Invasion of Body Snatchers, originellement signé par Don Siegel en 1956. L’ironie a de ces façons de s’immiscer partout, tout de même…

    Face à ce débordement tout enfantin, c’est à Werner Herzog qu’est revenu le dernier mot, par le biais du site Defamer où il était interviewé : « Je ne sais même pas qui Abel Ferrara est. Mais laissons le se battre contre des moulins (…). C’est une bonne musique d’arrière-fond ». Comment dit-on déjà? On n’apprend pas aux vieux singes…

    Moins chargé en ego, mais pas plus sérieux, le second conflit oppose pour sa part Spike Lee au géant Clint Eastwood. Mais quelle dent l’ami Spike peut-il avoir contre le vénéré et vénérable Clint? Peut-on s’atttaquer aux idoles aussi impunément? Reprenons le débat où il avait commencé, lors du dernier festival de Cannes. Spike qui y présentait son dernier film, Miracle at St-Anna, sur un bataillon de soldats noirs luttant en Italie, en profitait pour décocher quelques flèches assassines à Eastwood, lui même en train de présenter son The Exchange en compétition. Selon Lee, le grand Clint aurait négligé le rôle des soldats noirs dans la seconde guerre mondiale en n’incluant aucun personnage noir dans ses Flags of our fathers et Letters from Iwo Jima. Et l'on sait combien la question titille obsessivement Lee.

    Clint, à qui on ne la fait plus, a immédiatement renvoyé le jeune à ses leçons d’histoire dans The Guardian en lui conseillant, poliment mais fermement, de la fermer. « A-t-il seulement étudié l’histoire? Il y a eu des noirs à Iwo Jima, bien sûr, mais ce ne sont pas eux qui ont hissé le drapeau. Mon film était sur ce moment-là. Ça n’aurait pas été juste d’y inclure des acteurs afro-américains. » Et d’ajouter « Il se plaignait déjà quand j’ai fait Bird (...). Que je le prenne à me reprocher de ne pas avoir mis d’acteurs noirs dans The Exchange. Quand je fais un film, je fais mes recherches et ça correspond à la réalité. Les films ne sont pas des pubs pour l’égalité des chances »

    Piqué dans son orgueil, Lee répliqua comme toujours avec nuance lors d’un passage à ABC : « Premièrement, Clint n’est pas mon père et nous ne sommes pas sur une plantation (...) Je ne l’ai pas attaqué personnellement. Et son conseil de me la fermer? Allons, Clint! Il a l’air d’un vieil homme fâché. S’il veut, je peux réunir des vétérans noirs d’Iwo Jima et le laisser leur expliquer pourquoi leurs actions étaient insignifiantes», finissant même son laïus sur une petite vanité pas piquée des hannetons : « Même s’il nous fait un flashback de Dirty Harry, je vais prendre la voie royale, celle d’Obama, et arrêter ça là. Peace and love »

    Dans le merveilleux monde du cinéma, les deux se prendraient par la main pour réaliser conjointement le plus beau des films où tout le monde serait uni et heureux. Dans la vraie vie, les deux hommes risquent encore de grogner chacun de leur côté, laissant le champ libre pour que le Indigènes américain soit réalisé. Car après tout, il faut bien reconnaître que de telles querelles soulignent également en sourdine que les plaies de la ségrégation ne se sont pas toutes cicatrisées. Mais restent quelques questions, peut-être celles qui fondent véritablement le débat et qu’aucun des deux cinéastes n’a eu le front de poser (voilà qui aurait pourtant été vraiment passionnant) : est-ce au cinéma de porter sur ses épaules la responsabilité de cautériser les blessures de l’Histoire? Hors de la perspective documentaire, le rapport entre Histoire et cinéma est-il déterminé par l’opposition liberté imaginaire et véracité de faits? En un mot comme en cent : le cinéma a-t-il un devoir de responsabilité historique?
Le débat reste entier

Bon cinéma

Helen Faradji

***

24 IMAG fera relâche jusqu’au 10 juillet prochain. On compte sur vous pour nous tenir au courant pendant ce temps de ce qui fera bouillonner la planète cinéma. Bonnes vacances.

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