Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

SAUVÉ IN EXTREMIS

2008-09-25

SAUVÉ IN EXTREMIS

    Alors que Marc Cassivi, observant l'écart inversement proportionnel entre le nombre de films québécois produits chaque année et le nombre de spectateurs allant gentiment les découvrir au cinéma, se demandait avec raison, il y a quelques semaines, si « la balloune allait pêter » , le cinéma du Parc annonçait plutôt discrètement la sortie ce vendredi du premier film de Céline Sciamma (et accessoirement son film de fin d'études présenté à la Fémis), La naissance des pieuvres, magnifique portrait de 3 adolescentes de 15 ans, éprises de premières expériences et de natation synchronisée. Discrètement, car ce fantastique premier film français n'a pas de distributeur officiel ici, au Québec.

    Le rapport? Tout vient à point à qui sait attendre, impatient lecteur. Car la question que l'on devinait en filigrane du texte du chroniqueur de la Presse était bel et bien celle-ci : le problème ne vient pas tant du nombre de films réalisés chaque année que de leur qualité. Et, inutile de le nier, celle-ci est de moins en moins au rendez-vous. La situation ne se limite pas d'ailleurs au cinéma québécois. Et le cas de La naissance des pieuvres raffine même le débat. Car nous ne jugeons de la qualité d'une cinématographie qu'en fonction de ce que nous pouvons en voir. Or, c'est bien là que le bât blesse. Et au cœur du problème : les choix de distribution opérée par nos compagnies nationales.

    Comment s'étonner en effet que le public, pas plus demeuré que d'autres, ce que l'on semble oublier de plus en plus régulièrement, déserte les salles? Comment s'étonner que son appétit de découverte ne soit pas plus aiguisé? Lorsque la distribution de films français au Québec se limite à nous offrir, à grands renforts de millions mal investis en publicité et autres gimmicks de marketing, ces brouets que sont Bienvenue chez les Ch'tis ou Astérix aux Jeux Olympiques, les réponses à ces questions deviennent limpides. Oh bien sûr, plusieurs (K-Films, Métropole…) se lancent tout de même dans l'aventure, parvenant à faire sortir du panier de crabes de petites merveilles comme La graine et le mulet. Mais sur une année, qui pourrait dire exactement combien de films nous échappent? À côté de combien de vraies surprises, de réels enchantements passons-nous? Combien de Chabrol, de Noémie Lvovsky, de noms inconnus mais talentueux nous passent ainsi sous le nez? Il suffit d'ouvrir n'importe quel magazine français pour le vérifier.

    C'est pourquoi, lorsqu'une Naissance des pieuvres parvient à se faufiler jusqu'à nous, il faut y aller. Fable incroyablement juste sur l'adolescence et ses émois, regard original et personnel, mise en scène d'une maîtrise époustouflante, rigueur, retenue, ambiance absolument captivante, interprétation d'une audace à couper le souffle : tout y est. Sauf les vedettes. Quel turn-off pour un distributeur. Pourtant, l'exemple de La graine et le mulet, lui aussi « sans vedette », lui aussi « ne promettant aucun record de box-office », mais actuellement à sa 8eme semaine d'exploitation au cinéma, est bel et bien parlant. La preuve par deux que le public est définitivement moins bête que ce que beaucoup voudrait lui faire croire.

    Que faire alors pour échapper à la situation? Peu de choix, en réalité, car à part posséder un vaste réseau d'amis outre-Atlantique tout prêts à nous fournir en caisse de dvds de films non sortis ici, ou bien encore trouver une façon magique de faire entendre raison aux distributeurs (pour ça, pas de secret, allez voir ces « petits » films auxquels ils ne croient pas, les résultats du box-office se chargeront de les convaincre pour nous), en restent deux. Trottiner dans les festivals, ce qui reste une solution, certes sympathique, mais ponctuelle ou se payer le détour par ce bon vieux cinéma du Parc. Doté d'un statut de festival permanent qui lui permet d'aller dénicher pour nous ces jolis orphelins de la distribution, le cinéma de M. Smith aligne depuis sa réouverture en 2006 une programmation cinéphile digne de ce nom, guidée par de biens jolis critères, comme ceux de la découverte, du plaisir, du partage. Et si on pourrait volontiers se passer de plusieurs de leurs projections en format numérique (en gros, une soirée vidéo comme à la maison mais au milieu de gens qu'on ne connaît pas et pour laquelle on doit, en plus, débourser de nos précieux sous...), il faut tout de même le saluer. Car honnêtement, sans eux, le destin de ces petits orphelins ne passerait même pas par la case écran, pour aboutir à de poussiéreuses tablettes de vidéo-clubs où ils seraient encore davantage oubliés. Pour La naissance des pieuvres et tous les autres, il n'y a qu'un mot à adresser aux amis du Parc : merci.

***
Pour un judicieux supplément d'info sur la situation de la distribution au Québec (qui barde, qui barde), voir l'excellent tour d'horizon proposé par Marcel Jean dans le dernier numéro de la revue 24 Images.

Bon cinéma

Helen Faradji


Publier sur twitter Partager

Vos réactions (2)

  1. Hé ho, il faut s'informer un minimum (genre: téléphoner à un distributeur)avant d'écrire un peu n'importe quoi...Ce film intéressait plusieurs distributeurs québécois, mais le distributeur international (Films Distribution) avait vendu les droits U.S.A et Canada (incluant Québec) à un tout petit distributeur américain...Donc, impossible de l'acheter pour le Québec. On connait la propension des distributeurs français à être très flexibles avec les américains. On connaît aussi la propension de certains français à rapidement vouloir donner des leçons à ces chers incultes québécois ! Au fait, combien de films québécois sortent chaque année à Paris?

    par Martin Desroches, le 2008-09-26 à 00h01.
  2. Vous avez raison, à l'inverse (les films québécois en France), la situation est tout aussi problématique. La preuve qu'il y a bel et bien quelque chose de vicié au royaume de la distribution. Pour les "petits" distributeurs, la situation est intenable, comme vous le soulignez. Mais les "gros," qui devraient avoir des moyens de pression plus consistants, se contentent de paresseusement distribuer les gros canons, étouffant du même coup les chances de ce genre de petits films. C'est une situation malsaine...

    par Helen Faradji, le 2008-09-26 à 08h01.

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.