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C'EST PAS MOI, JE LE JURE! - Critique de Robert Daudelin

2008-09-25

LES GRANDES VACANCES DE 1968

    Philippe Falardeau nous a habitués à des films souvent déroutants où l’invraisemblable courtise le possible et dont l’écriture faussement désinvolte piège le spectateur. D’où la surprise (l’inconfort?) devant son troisième long métrage où la narration classique est tout entière au service du personnage principal et où la recherche de l’émotion est pratiquement le seul élément de recherche. Mais une fois admis ces nouveaux paramètres, C’est pas moi, je le jure! est une entreprise plutôt réussie qu’il faut situer dans ce cinéma mainstream qui est désormais une des composantes évidentes du cinéma québécois.

    Adapté de deux romans de Bruno Hébert ayant le même héros, le petit Léon, mal dans sa peau, mais bien dans la vie qui le sollicite de toutes parts, le film est centré sur l’enfant, magnifiquement interprété par Antoine L’Écuyer. Cet enfant hors du commun, constamment tenté de tirer sa révérence, Falardeau lui accorde toute son attention, le filme comme un personnage adulte, le respecte en chacune de ses initiatives, aussi saugrenues soient-elles, et lui donne la parole, toute la parole (le «verbe», dit l’enfant en voix off sur les images d’ouverture du film), celle qui juge, comme celle qui engage. Léon est peut-être un mutant, un apprenti schizophrène, mais c’est surtout un super-humain. Et si le film nous oblige à accepter son discours, ce n’est pas seulement parce que le jeune acteur est beau et troublant, mais bien parce que le cinéaste a réussi à traduire l’univers de son été très particulier : le soin apporté aux décors, la lumière toujours un peu morne qu’André Turpin (dont le travail, qui d’abord déroute, s’avère d’une justesse remarquable) accorde au bungalow de la famille, aussi bien que l’espace qui se construit autour du personnage ne nous permettent pas d’échapper à son regard extra-lucide. Léon voit le monde dans toute sa nudité et seuls le champ de maïs, et à d’autres moments le bowling, lui procurent un peu d’espoir.

    L’été de Léon, c’est l’été de 1968; plus généralement, ce sont les années 1960 qui marquent la fin d’un certain Québec où les mots «divorce» et «vagin» étaient encore sales, comme le rappelle à Léon son frère aîné. C’est le moment où, dans cette société où tout bascule, les intellectuels qu’on dit de gauche sont issus de l’Action catholique et, comme le père de Léon, s’identifient à la revue Cité libre. Rien de tout cela n’est dit dans le film et pourtant tout est là à travers les choix de couleur et le poids des choses et des lieux. Et Léon le voit clairement, lui, et le refuse, comme il refuse la séparation «in the making» de ses parents et le départ de sa mère pour une Grèce sans doute plus rêvée que réelle.

    À travers le personnage de Léon, mais sans jamais l’utiliser comme incarnation abusive, c’est un portrait du Québec – d’un certain Québec en train de se réveiller – que Falardeau dessine sans parti pris démonstratif, toute son attention étant dévolue à son personnage et à sa douloureuse survie. La sentimentalité qui habille habituellement les personnages d’enfants est laissée ici au vestiaire : Léon mais aussi son frère Jérôme et sa confidente Léa, sont des êtres complexes aux prises avec des débats moraux déchirants qu’ils affrontent avec une lucidité exemplaire – les revirements de Jérôme en disent long sur cette capacité de faire face à la réalité, aussi cruelle soit-elle. Et tout cela est possible par la grâce des trois jeunes acteurs exceptionnels si bien choisis et si subtilement dirigés par Falardeau.

    Il s’en est fallu de peu pour que C’est pas moi, je le jure! soit un grand film. Falardeau eût-il été un peu moins prudent, nous y étions. Et puis, pourquoi cette peur du silence? Le silence intérieur de Léon se serait bien passé des vocalises de Patrick Watson qui insistent à nous dire ce que nous avons déjà très bien compris. Face au grand écran, il n’y a pas (pas encore!) de zapping possible, alors profitons-en pour utiliser toute la force des silences qui sont souvent des musiques essentielles.

Robert Daudelin

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