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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'OBSESSION DU VRAI

2008-10-02

L’OBSESSION DU VRAI

    De la palme d’or, Entre les murs, de Laurent Cantet, au nombre impressionnant de documentaires s’incrustant sur nos écrans (jetez un œil à la programmation du Festival du Nouveau Cinéma, qui débute la semaine prochaine, c’est impressionnant), la production cinéma 2008 semble tout particulièrement se fier à cet adage fièrement inventé par l’équipe de 24iMAG : plus c’est vrai, meilleur c’est.

    Oh bien sûr, cette obsession pour la réalité ne date pas d’aujourd’hui. Cinéma-vérité par ici, néo-réalisme par là, le cinéma a toujours voulu se frotter au réel. Parce que le réel, c’est vrai (le mantra préféré de Michael Moore). Même Godard, pourtant amateur de facéties visuelles, n’hésitait pas à dire en 1959 : « chaque image est belle, non parce qu’elle est belle en soi… mais parce qu’elle est la splendeur du vrai  ». Comme le beurre et la confiture, le fromage et le vin, Stephen Harper et la culture (cherchez l’erreur), cinéma et réalité ont de tout temps été copains comme cochons. Logique, quand on considère le cinéma comme une des façons les plus justes de dire le monde.

    Rien d’étonnant donc, à ce qu’en 2008, alors que le monde entier semble en proie à une vraie crise existentielle, alors que tous les repères paraissent s’effondrer les uns après les autres, le cinéma replonge tête première dans la réalité. Rien d’étonnant à ce qu’il endosse encore une fois son rôle de diseur de vérité. Or, pour parler du réel, quoi de mieux que le documentaire?

    Et c’est exactement là que le débat devient croustillant : la frontière entre fiction et documentaire existe-t-elle encore vraiment? Entre les murs, qui clôturera le FNC le 19 octobre prochain, pousse ainsi le vice jusqu’à recréer en fiction des scènes documentaires. Gomorra de Matteo Garrone, lui aussi de la programmation du festival, joue exactement au même jeu, recréant pour le cinéma 5 histoires « vraies » tirées du bouquin d’enquête de Roberto Saviano sur les dessous de la Camorra, la mafia napolitaine. Mais pourquoi ce recours à la fiction? Pourquoi ces films ne sont-ils pas de purs documentaires? Est-ce le réel qui ne suffit pas où la fiction elle-même qui est limitée? Ou faudrait-il tout simplement imaginer une nouvelle catégorie, autre que celle, affreuse, du docu-fiction?

    Plus complexe encore : voilà que ce mariage quasi-incestueux entre la fiction et le doc vient encore de franchir une nouvelle étape avec Valse avec Bachir, d’Ari Folman (lui encore dans la programmation du FNC, décidemment nous sommes gâtés). Un film qui se présente lui-même comme un documentaire d’animation. Documentaire et animation? Réel et pure création? Comment cela se peut-il? Encore un coup de ces maudits artistes, tout prêts à nous embrouiller les idées reçues et à jeter à terre nos préjugés.

    Évidemment, Persépolis, l’année dernière, avait déjà quelque peu balayé le terrain. Mais s’il s’inspirait de la vie de son auteure, Marjane Satrapi, il restait néanmoins dans la cour de la fiction, assumant pleinement son statut d’animation pour adultes. Plus compliqué est le cas de Valse avec Bachir qui explore les souvenirs, plus de 20 ans après l’invasion de Beyrouth Ouest par l’armée israélienne, de deux soldats, au nombre duquel fut le cinéaste lui-même. Autobiographique, le film fut d’abord tourné en vidéo avant d’être storyboardé et recrée en animation. Là encore, Waking Life de Richard Linklater s’était déjà amusé à bouleverser nos perceptions en ajoutant des effets animés sur des images réelles déjà tournées. Mais si Valse avec Bachir garde une place si particulière, c’est aussi en raison de son sujet incroyablement fort, de son lien presque indestructible avec la réalité.

    Valse avec Bachir est un film-hybride. Un cinéma génétiquement modifié. Une œuvre qui ne veut pas rentrer dans les cases. Ce qui cause d’ailleurs problème aux grands gourous des oscars et à son distributeur américain Sony Pictures Classic. Choisi par Israël comme candidat à l’oscar du meilleur film étranger, le film aurait en effet également pu concourir dans la catégorie meilleur documentaire. Mais une animation, toute documentaire qu’elle soit, dans cette catégorie, ça ne fait pas sérieux. En lot de consolation, le film pourrait donc bien se retrouver dans la case meilleur film d’animation…à côté de Wall-E et autres gros succès de l’année. Une anomalie absurde qui risque de véritablement désavantager la carrière de Bachir de notre côté de l’Atlantique. Une anomalie qui laisse également rêveur. Et si nos cinéastes continuaient ainsi brouiller les pistes, à refuser les conventions, à se jouer des règles….? Et s’ils forçaient l’industrie à s’adapter aux films et non pas le contraire…? Qui sait, si à force d’invention et de créativité, on ne verra pas un jour un documentaire d’animation mâtiné de fiction remporter un oscar…du meilleur film. Tout court.

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À lire, le dossier Tout Paul Newman, un dernier regard, concocté par l’équipe de Libération et tout savoir sur les plus beaux yeux bleus du cinéma américain, tristement disparu le week-end dernier.

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À surveiller dès la semaine prochaine dans les pages de 24iMAG, le spécial Festival du Nouveau Cinéma. Au menu : blogues quotidiens à suivre dans la section films de la semaine ainsi qu’entrevues et portraits. Ne ratez pas ça, dès le 8 octobre.

Bon cinéma!

Helen Faradji

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