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BLOGUE DU FNC 9 : ENTRETIEN AVEC RODRIGUE JEAN - Par André Roy

2008-10-17

BLOGUE DU FNC 9 : ENTRETIEN AVEC RODRIGUE JEAN

    Deux films de Rodrigue Jean sont présentés au FNC : Hommes à louer, documentaire déjà présenté aux Rendez-vous du cinéma québécois en février dernier et projeté ici dans sa copie définitive, et Lost Song, fiction qui a obtenu le Prix City TV du meilleur film canadien au Festival de Toronto au mois de septembre. Dans ce film, une femme, Élisabeth, nouvellement mère, installée à la campagne, entre lentement en dépression, abandonne tout, se dépossède littéralement. Petite-bourgeoise, elle devient en quelque sorte une femme barbare ou, si l’on veut, primitive. On peut deviner en elle le refus de son temps, un être traumatisé par son époque. Artisane de son destin, elle est pourtant impuissante à être solidaire des autres, jusqu’à en devenir folle. La revue 24 images reparlera de cette œuvre forte, extrêmement intense dans sa dernière partie, quand elle sortira au début de l’année 2009. Mais, en attendant, voici les propos d’un cinéaste qui a décidé depuis longtemps de parler librement.

Comment s’est déclenchée l’idée de faire ce film?
Je pense que c’est mon premier scénario. Je l’ai écrit en tout cas il y a au moins vingt ans. À l’époque, je m’intéressais beaucoup au théâtre, aux mythes classiques, à la pièce Médée, à la Médée de Pasolini. Et je me suis toujours demandé depuis comment je pourrais transposer ce personnage dans la vie contemporaine. Que serait une Médée dans une époque de capitalisme total et absolu? En y pensant, je me faisais aussi toute une réflexion sur l’imaginaire québécois, qui est encore un imaginaire de terroir. Les Québécois sont devenus rapidement des urbains, mais leur imaginaire est encore celui du passé. Ce qui m’intéressait en plaçant mon couple de petits-bourgeois à la campagne, c’était le côté retors de leur vie : ils veulent tout, une carrière, la beauté, la santé; il ne leur manque plus qu’un enfant, et alors ils auront tout.

Mais qu’est-ce qui a réactivé ce désir de réaliser ce scénario?
J’attendais. J’avais l’impression de ne pas avoir encore tous les moyens de le faire. Les personnages de mes autres films étaient des jeunes, des gens en plein désarroi, marginalisés, et je me demandais comment ce désarroi pouvait s’exprimer dans le vide de la vie de petits-bourgeois, une vie sans envergure à cause de leurs aspirations purement matérielles. Il y avait pour moi une coïncidence entre ce personnage à la Médée d’Élisabeth et ce vide du capitalisme actuel, que je pouvais alors traduire. On a parlé de folie à propos d’elle, mais je pense qu’elle est la seule personne saine, simple, sensée dans cette histoire, elle prend des décisions. Elle est dans la négativité créatrice, incapable de maintenir un statu quo intenable. Elle a tout compris, à cause certainement de l’enfant.

Comment a été choisie l’actrice Suzie LeBlanc? Comme Maria Callas, la Médée de Pasolini, elle est cantatrice.
C’est presque un motif dans mes films, les chanteuses. Il y a eu Marie-Jo Thério dans Full Blast, Patsy Gallant dans Yellowknife. Ce sont toutes des Acadiennes, qui ne sont pas, en plus, des comédiennes professionnelles. Ça doit tenir d’une fascination. Mais je dois ajouter aussi que Lost Song est le dernier volet d’une trilogie. C’est terminé, et j’ai l’impression que je ne pourrais plus faire la même chose maintenant. Le projet m’a pris cinq ans, tout le monde l’a rejeté, producteurs, distributeurs, institutions de financement. Il a même été refusé méchamment, avec hargne. C’est un film qui n’existait plus depuis que j’avais décidé de le faire il y a cinq ans, et c’est un film qui ne pourrait plus exister à l’heure actuelle. Maintenant, à cause du mode de production, ça prendrait quinze ans.

C’est désespérant!
Oui, mais il faut trouver d’autres modes de production. On est en plein paradoxe. Un film comme celui-ci ne coûte presque rien, mais le financement manque parce qu’il est pris par quelques-uns, par quelques producteurs que j’appelle les PPP du cinéma. On est vraiment dans la privatisation des fonds publics. Et la distribution est alignée sur les Américains, alors qu’un cinéma national ne peut pas imiter Hollywood. C’est de l’aliénation, qui n’est d’ailleurs pas qu’au niveau du cinéma. Une aliénation globale, basée sur une richesse qui est factice, comme on le constate maintenant avec la crise financière. Notre vie est factice, notre cinéma l’est aussi. Les Américains ont réussi à ne plus rendre le cinéma en une forme d’art dominante, mais en une marchandise, l’argent l’a cannibalisé. Pour nous, ce qui est à faire, c’est de travailler sur les restes du cinéma, dans ce qui reste de vivant dans le cinéma, qui, lui, est presque mort. Je parlais avec des jeunes cinéastes comme Maxime Giroux*, et l’on en venait à dire que nos récits étaient des récits de mort, qui sont aussi des miroirs de la mort du cinéma. Et le numérique a fini d’achever le cinéma. Avec l’ubiquité numérique, il n’y a plus d’auteurs. L’acharnement qu’il y a eu autour de Hommes à louer en est le reflet. Toutes les œuvres sont possibles, mais on ne peut pas en faire ce qu’on en veut, des gens les charcutent, les remontent, parce qu’ils ne conçoivent plus d’auteur derrière une œuvre, qui est pour eux un produit. Dans l’industrie de l’image, comme la télévision, la notion d’auteur n’existe plus.

Mais Hommes à louer a été tourné en numérique…
Je crois qu’il faut repenser tout le mode de production, essayer de recréer le cinéma avec le numérique. Alors qu’il y a démocratisation des appareils de production, comme avec les caméras numériques, il y a un contrôle total du financement, qui est aux mains de quelques-uns. On est, dans un cinéma national comme le nôtre, dans une logique de production pernicieuse, mensongère. Qu’est-ce qu’on fait avec ces outils démocratiques, qui devraient nous permettre tout, et avec lesquels on ne peut rien faire ou presque? C’est mon constat actuellement. Un constat qui vient de la production de Lost Song où on s’est fait humilier à chacune de ses étapes, comme on s’est fait insulter avec Hommes à louer. Ce n’est pas égoïstement que j’en parle, c’est le fait que le cinéma au Québec en est rendu là. Ce genre de longs métrages ne pourra plus maintenant être produit. Impossible pour moi comme pour les autres.

Mais, alors, peut-on avoir des projets de films?
Justement, j’ai plein de projets, de fictions et de documentaires, mais que je suis obligé d’aborder d’une autre façon. Advienne que pourra, « avec humilité dans le chaos du monde », comme l’écrit le poète Gérald Leblanc.

*Signalons que le FNC a présenté le premier long métrage de fiction de Maxime Giroux, Demain, qui prendra l’affiche en salles dans quelques mois. Ce beau film est à ne pas rater.

André Roy

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