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MY WINNIPEG - Critique de Pierre Barrette

2008-10-23

MY WINNIPEG DE GUY MADDIN

    Certains films constituent des jalons importants au sein d’une œuvre, réussissant mieux que n’importe quelle herméneutique à faire la lumière sur le trajet particulier d’un auteur. On pense à des films comme Huit et demi de Fellini, ou encore à Stardust Memories de Woody Allen qui, parce qu’ils mêlent à la fibre autobiographique une réflexion sur la création, proposent en même temps qu’un récit original une sorte de retour sur la genèse de l’œuvre qui prend valeur d’essai. Même s’il est certainement un peu tôt pour l’affirmer, il apparaît tout à fait probable que My Winnipeg joue ce rôle dans la carrière de Maddin : en effet, jamais à ce jour le prolifique réalisateur a-t-il offert dans un film une telle synthèse de ses obsessions aussi bien formelles que thématiques, révélées grâce à l’adoption du genre documentaire dans un enrobage et un style plus digestes que ses habituelles propositions.

    Comme le titre le laisse parfaitement entendre, le point de départ du film est la ville de Winnipeg, qui a vu naître et grandir Maddin, mais ce serait bien mal connaître le cinéaste que de le croire capable du point de vue didactique et distancié que d’autres auraient spontanément adopté devant un tel sujet; tout au contraire – d’aucuns ont d’ailleurs plutôt parlé d’un docutasy à son égard, pour «documentary» et «fantasy» – le film constitue un voyage introspectif et poétique, l’exploration fascinante d’une ville cartographiée par l’auteur à la manière d’un patient sur le divan du psychanalyste. Les lieux, les événements, les édifices, les institutions de la ville se transforment grâce au travail de Maddin en autant de morceaux d’un énigmatique puzzle, qui a autant à voir sinon plus avec l’histoire intime du narrateur qu’avec l’histoire de cette ville à proprement parler.

    Le récit qu’il propose, par exemple, de la destruction de la patinoire de Winnipeg où a joué l’équipe des Jets avant d’être déménagée aux États-Unis se mêle habilement au souvenir de son père, réminiscences de la chambre des joueurs dans lesquelles se mêlent à la nostalgie un vague érotisme oedipien, qu’il habille visuellement du style vieillot de films d’époque qui renforce la charge émotive déjà bien présente de ces images. Le film est par ailleurs ponctué de soi-disant re-créations de certains épisodes marquants de la vie de Maddin, pour la réalisation desquels il affirme avoir loué durant quelque mois la maison de son enfance : ainsi, des acteurs jouent de courtes saynètes mettant en scène les membres de sa famille, et tout particulièrement sa mère, présentée comme l’incarnation d’un matriarcat tout-puissant. Le résultat est le plus souvent hilarant, sinon extrêmement émouvant, toujours brillant en tout cas car conçu de haute intelligence par un des rares réalisateurs qui arrivent à prouver combien toujours et en toutes circonstances la vérité – historique, biographique – dépend davantage de la subjectivité que de l’acuité du regard qu’on porte sur elle.

Pierre Barrette

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