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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CINÉMA PRÉSIDENTIEL

2008-10-23

CINÉMA PRÉSIDENTIEL

    Les années Bush sont finies. Ou presque. Si cela ne garantit rien quant à la suite des choses, c’est tout de même une bonne nouvelle. Les humains que nous sommes, toujours partants pour une nouvelle dose de gaudriole, se réjouissaient donc de voir, à quelques semaines de la prochaine élection présidentielle, cet objet qu’est W, signé Oliver Stone et sorti sur nos écrans depuis vendredi dernier. Parce qu’on y anticipait une ironie, peut-être facile, mais foncièrement réjouissante. Parce qu’on voulait y voir l’œuvre qui dirait pour nous pourquoi ces années ont déréglé le monde. Parce qu’on espérait pouvoir s’y repaître d’une critique virulente et sans appel. Pour ça, on aurait mieux fait de regarder plus régulièrement le Daily Show de Jon Stewart ou n’importe quel bulletin de nouvelles. Sauf sur Fox.

    Car W, charge espérée, navet révélé, n’est en réalité qu’un…Un quoi, exactement? Difficile à dire, tant ce film ne paraît servir strictement à rien. Bien sûr, le petit malin au premier rang pourra bien rétorquer que les films ne servent jamais à rien. Oui, l’art est une finalité sans fin, relisez votre Kant et la question s’assècherait là. Sauf que le cinéma d’Oliver Stone n’a jamais été conçu pour ne servir à rien. Grand paranoïaque devant l’éternel, le cinéaste a en effet conçu une œuvre que certains pourraient voir comme l’équivalent cinématographique d’Allo Police, les moyens en plus, d’autres comme une étape fondamentale dans la course à la recherche de la Vérité.

    Alors, à quoi sert W? Ou plus exactement, puisque Stone n’est ni le premier, ni le dernier à s’essayer à l’exercice, à quoi servent ces films présidentiels? Selon que l’on se situe avant ou après 1974, donc avant ou après le Watergate, la réponse est différente. Avant, les choses sont simples et c’est principalement à travers la figure tutélaire d’Abraham Lincoln, président de 1861 à 1865, que le cinéma célèbre les valeurs traditionnelles de l’Amérique : liberté, honneur, courage, sincérité, héroïsme. Il faut revoir Young Mr Lincoln, de John Ford (1939) ou l’Abraham Lincoln de Griffith (1930) pour comprendre à quel point le cinéma sert à ce moment de bienveillant miroir à tout un peuple. L’identité américaine est belle et noble. La fonction de président l’est encore plus. C’est d’une certaine façon cette façon de voir les choses qu’épousera, des années plus tard, Le promeneur du champ de mars, de Robert Guédiguian (2005), remarquablement épaulé par le comédien Michel Bouquet, en laissant même le personnage-président de François Mitterand s’effacer devant une réflexion pure et songée sur la notion de pouvoir.

    Revenons à nos moutons américains. C’est après 1974 que les choses se gâtent. Nixon remplace Lincoln dans l’imaginaire des cinéastes et le cinéma endosse alors à plein sa fonction critique. Après la célébration, c’est la dénonciation du cynisme politique qui prévaut dans All The President’s Men (Alan J. Pakula, 1976) ou plus tard dans Wag the Dog (Barry Levinson, 1997), où deux spin-doctors inventent une guerre pour camoufler l’indiscrétion sexuelle d’un président. Le président n’y est alors plus l’incarnation à lui seul d’une certaine morale américaine, mais un homme, avec tout ce que cela peut impliquer de défauts et de défaillances, à l’entourage plus ou moins vicieux. Alors qu’avant, l’homme devait transcender ses faiblesses pour se mettre à niveau de la fonction, c’est désormais sa propre personnalité qui va définir la fonction. Une dualité qu’explorait assez justement Stephen Frears dans The Queen (2006) en opposant d’un côté la figure d’une reine digne, cérébrale et peu encline aux effusions et de l’autre celle d’un premier ministre accro aux émotions pour mieux repaître la bonne populace.

    W se trouve lui aussi exactement dans cet entre-deux, entre portrait d’une fonction et portrait d’un homme, entre célébration et dénonciation. Pourtant, si Frears se servait de cette position pour mettre en valeur le glissement de l’un à l’autre, la profonde modification dans la façon de faire de la politique, Stone, lui, perd complètement son propos. Sorti trop tôt pour avoir valeur de document historique, trop tard pour avoir un impact concret, son film retrace à grands traits grossiers le destin du 43e président des États-Unis, en insistant lourdement sur le manque d’amour de son pôpa et sur sa décision d’entrer en guerre contre l’Irak. N’apprenant rien de fondamental à son spectateur, W se mélange alors les pinceaux entre parodie à la limite du cartoon (il faut voir cette re-création de la scène de l’étouffement aux bretzels, digne d’un sketch de Réal Béland) et hagiographie émue devant tant de souffrance rachetée (il faut voir la scène où Georgie comprend que Jésus est son ami). Ne créant pas plus que ne commentant de mythes, hésitant sans cesse entre deux tons, son film reste au final totalement dépourvu de point de vue. N’est-ce pas justement là la définition d’un film qui ne sert à rien?

**
Sur le sujet de la représentation des présidents américains au cinéma, on ne saurait trop vous conseiller la lecture du dernier numéro de la revue Positif qui y consacre son dossier.

Bon cinéma

Helen Faradji

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