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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

PATRIMOINE OUBLIÉ?

2008-10-30

PATRIMOINE OUBLIÉ ?

    Que faisiez-vous lundi dernier? Comme nous, vous vaquiez sûrement à vos palpitantes occupations quotidiennes. Comme nous, vous hésitiez peut-être entre chapeau de pluie et lunettes de soleil. Comme nous, vous maudissiez aussi le lundi de venir ainsi sans s’annoncer pour gâcher le week-end. Et comme nous, vous non-fêtiez probablement la journée mondiale du patrimoine audiovisuel.

    Oui, car lundi dernier se tenait bel et bien, dans l’indifférence quasi-générale, la 2e de ces journées censées intéresser le monde au délicat problème de la conservation des documents audiovisuels. Crée en 2005, à l’initiative de l’Unesco, pour souligner l’adoption, en 1980, de la recommandation pour la sauvegarde et la préservation du patrimoine audiovisuel, cette journée avait notamment vu naître l’année dernière la section Archives pour tous sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel, une occasion pas moins bête qu’une autre de faire découvrir partout à travers la monde la richesse du patrimoine audiovisuel français.

    Mais cette année, et particulièrement en nos chères contrées, c’est plutôt l’étendue du désert qui frappe. Car, en toute honnêteté, pouvez-vous vraiment considérer cette journée dignement fêtée? Pouvez-vous réellement vous dire informé sur le sujet, alors que, de notre côté, ce sont les simples hasards d’errements sur le web qui nous ont mis sur sa piste? Et si, l’année dernière, Bibliothèque et Archive Canada ont bel et bien participé à la constitution d’une bande-annonce de séquences d’archives mondiales en offrant des extraits tirés des films canadiens Back to God’s Country (1919) et The Viking (1931), quasi-impossible de trouver cette année trace d’un quelconque événement, d’une quelconque participation (exception faite de cette conférence organisée à l’université de Toronto sur les enjeux de la préservation à l’heure du numérique).

    D’autant plus étonnant ce haussement d’épaules généralisé que cette année, la journée était placée sous thème "le Patrimoine audiovisuel comme témoin de l'Identité culturelle". D’autant plus choquant que cette identité culturelle était justement, il y a quelques semaines à peine, avant une certaine élection, au cœur de tout ce qui grouillait et grenouillait. Et d’autant plus étrange quand on lit ces mots tirés du message du directeur général de l’Unesco à ce sujet, particulièrement à propos : « Si le patrimoine nous permet de comprendre le passé, il reflète également les identités et la diversité culturelles des communautés qui vivent aujourd’hui. Le patrimoine audiovisuel, tout particulièrement, est l’un des principaux moyens par lesquels les sociétés contemporaines représentent leurs valeurs et expriment leur créativité »*

    Car il ne faut pas s’y tromper : l’identité culturelle d’un peuple, celle-là même dont tout le monde se gargarisait il y a si peu de temps mais qui semble aujourd’hui parfaitement oubliée, ne dépend pas seulement de ce qui attrape l’œil des médias à un moment donné. Elle dépend de son histoire, de son patrimoine et de la façon dont ce dernier est préservé et évidemment transmis. C’est ainsi, et seulement ainsi, qu’un héritage se constitue. Or, cette mémoire audiovisuelle de notre culture, de notre monde est en danger. Que ce soit par manque de moyens financiers ou pour de simples causes naturelles, comme la bête humidité, des trésors d’archives disparaissent chaque jour silencieusement. Pour ne prendre qu’un exemple, personne n’a gardé trace du film original du premier pas sur la lune, datant de 1969 et fondateur d’un joli imaginaire mondial mais aujourd’hui considéré comme perdu. En réalité, l’avenir du patrimoine audiovisuel mondial est si trouble que l’Unesco n’a pas hésité à noter que sans réel effort politique, technique et financier, des pans entiers de notre histoire des images seraient définitivement perdus d’ici les dix prochaines années.

    Il serait injuste de ne pas mentionner ici le travail de fourmi, souvent ignoré, qu’effectuent à chaque instant les cinémathèques de par le monde (comme celle de l’Ontario qui présentait pour célébrer cette journée le film A Cuban Fight Against Demons de Tomás Gutiérrez Alea, 1972). Les bibliothèques et centres d’archives aussi (voir par exemple le site Virtual Silver Screen d’Archives Canada qui retrace en plusieurs chapitres audio-visuels l’histoire des débuts du cinéma canadien). Mais avouons que de voir ce genre de journée mondiale complètement passée sous silence a quelque chose de démoralisant. Car comme le disait René Char, « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ».

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Pour lire le message intégral de Koïchiro Matsuura, directeur général de l’Unesco, à l’occasion de la journée mondiale du patrimoine audiovisuel, c’estici

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Rayon bonnes nouvelles, ne ratez pas dès la semaine prochaine la nouvelle rubrique Télévisions sur 24iMAG. Robert Lévesque en personne y passera en revue pour nous toute l’actualité hebdomadaire du cinéma à la télévision. Un rendez-vous à ne pas manquer.

Bon cinéma

Helen Faradji

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