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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'ACTEUR LÉZARD

2008-11-13

L'ACTEUR LÉZARD

    Hasard du calendrier des projections de presse, cette semaine les joyeux membres de la communauté médiatique pouvaient voir, à deux jours d'intervalle, Mathieu Amalric réussir le plus improbable des grands écarts. D'abord, en donnant vie à cet extraordinaire méchant à la cupidité dévastatrice dans Quantum of Solace (en salles ce vendredi), nouvel épisode des aventures de James Bond, où l'acteur français invente un personnage extrêmement physique et rappelle la puissance d'évocation d'un Jack Nicholson, en plus souple. Ensuite, à l'autre bout du spectre, en créant ce caractère odieux de frère répudié aux tirades assassines dans le dernier Desplechin Un conte de Noël (en salles le 21 novembre). Une versatilité qu'on lui connaît depuis longtemps mais qui cette fois encore nous force à cette conclusion : Mathieu Amalric est un acteur formidable.

   
43 ans et toutes ses dents, Amalric est de ces acteurs dont le parcours fait rêver. Après un premier rôle offert par Otar Iosseliani, ami de ses parents (papa est journaliste au Monde, maman critique littéraire!), dans Les favoris de la lune en 84, il garde pourtant les pieds sur terre. Le métier d'acteur attendra qu'il use patiemment ses fonds de culotte sur les bancs de la prestigieuse filière littéraire française hypokhâgne (d'où cette propension - fait suffisamment rare pour le souligner - à répondre aux entrevues de façon aussi éloquente que brillante), puis qu'il s'abîme le dessous de semelle à multiplier les expériences (accessoiriste, cantinier ou assistant réalisateur sur Au revoir les enfants)

   
En 1996, c'est la rencontre. Desplechin, son double, son alter ego cinéaste comprend au mieux comment faire reluire cette silhouette étrange de contorsionniste, aussi fantomatique qu'il peut être éclatant, dans Comment je me suis disputé…Un césar du meilleur espoir en poche, et le voilà propulsé héros aux yeux de caméléon du cinéma d'auteur français (Alice et Martin de Téchiné, Fin août, début septembre d'Assayas, Un homme, un vrai des Larrieu...)

    Mais l'homme lézard a d'autres préoccupations en tête : tourner, coûte que coûte, avaler des mètres de pellicule comme pour combler un besoin toujours plus grand de créer. Quelques courts, puis Mange ta soupe en 1997 (adoubé par maître Godard), Le stade de Wimbledon et La chose publique lui serviront de carte de visite.

   
Pourtant, Desplechin rôde toujours, pas prêt à abandonner son génial interprète aux joies de la réalisation. En 2004, c'est Rois et reine et Amalric devient ce fabuleux et fantasque Ismaël, interné par erreur en hôpital psychiatrique. Deuxième césar en caisse. Tout déboule : Spielberg le veut pour Munich, Schnabel pour Le scaphandre et le papillon (encore un césar), Klotz pour La question humaine. Chaque performance, pour ne citer qu'elles, est un moment rare. Un condensé d'humanité pur où se mêlent dans son regard d'intense chien battu toutes les contradictions possibles. Amalric en profite également pour défendre son idée du cinéma. Absent des Césars, il affirme que son message de remerciement lu par le présentateur a été censuré et envoie ce rectificatif aux médias : "Insupportable "trompe-l'oeil" des multiplexes. Les chiffres comme seule ligne d'horizon. Aveuglement, brouillage, gavage, lavage. Et quelle solitude. Vous avez déjà parlé à quelqu'un dans un multiplexe ? Pas moi. D'ailleurs c'est impossible, ce qui compte c'est le flux. "Circulez s'il vous plaît, y'a rien à voir." Au suivant ! bande de Brel. Alors que le travail souterrain, patient, divers, dédié au public, aux écoles, aux rencontres que font et ont envie de faire tellement d'exploitants de salle se voit de plus en plus nié aujourd'hui. […]. Ce tissu de salles, que le monde entier nous envie, est notre coeur, nos poumons. Sinon. Sinon on va tous finir devant nos home cinémas à se tripoter la nouille.»

   
Amalric, c'est ce mélange de classe et de ferveur, d'intelligence retenue et explosive, d'intégrité cinéphilique et de douceur. Mieux encore, Amalric, qui ne se considère pas comme un acteur, mais comme un cinéaste qui fait l'acteur (voir la passionnante entrevue qu'il donnait aux Inrocks après son césar pour Rois et reine), fait partie de ces hommes qui nous font aimer le cinéma. Rien que pour ça, il mérite désormais une des plus hautes places dans notre panthéon personnel.

   
À suivre en 2009 : Amalric en lieutenant de Mesrine dans L'ennemi public numéro 1 (J.F. Richet), en nouvel acteur de la valse folle des sentiments que prépare Alain Resnais (Les herbes folles) et aux manettes de son 4e long. On ne devrait pas s'ennuyer.


Bon cinéma!

Helen Faradji



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