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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

BON PIED, BON OEIL.

2008-11-20

BON PIED, BON ŒIL

    C’est sur le site de Screen Daily que l’on apprenait cette semaine la nouvelle : le cinéaste portugais Manoel de Oliveira s’apprête à se plonger dans la production de son prochain film : Singularidades de Uma Rapariga Loira, adapté d’une nouvelle de son compatriote Eça de Queirós (dont El Crimen del padre Amaro avait déjà été adapté en 2002 par Carlos Carrera). Ricardo Trêpa, petit-fils d’Oliveira, y jouera un amoureux transi déboussolé par l’arrivée dans sa vie d’une jolie blonde. En soi, l’annonce du démarrage d’un nouveau film n’a rien d’exceptionnel. Pourtant, elle prend ici une saveur particulière : ce tournage qui aura lieu à Lisbonne et qui devrait livrer ses fruits pour le prochain festival de Berlin, débutera alors même que le vénérable cinéaste entrera dans son nouveau siècle, le 12 décembre prochain. Dans la triste éventualité où…, De Oliveira a déjà annoncé que son propre fils en prendrait le relais.

    Imaginez donc. 100 ans. Tout rond. Premier court-métrage (Douru Faina Fluvial) en 1931, premier rôle en 1933 dans le premier film parlant portugais, La chanson de Lisbonne, premier long en 1942 (Aniki bobo, un film pour les enfants). Et puis la pause, pendant les sales années Salazar, malgré deux très beaux documentaires (Le peintre et la ville et Le pain). De retour en 1963, avec Actes de printemps et son évocation de la Passion du Christ. Et enfin, la reconnaissance : sa Tétralogie des amours frustrées, les quasi- sept heures du Soulier de satin en 1985 (que la cinémathèque avait sorti des voûtes juste pour nous en mars dernier), Les cannibales en 1988, La divine comédie en 1992 (prix spécial du jury à Venise), Val abraham en 1993, Voyage au bout du monde en 1997, La lettre en 1999 (prix du jury à Cannes), Belle toujours, sublime relecture de Belle de Jour en 2007, etc, etc… Une reconnaissance critique, de festival (on lui compte pour le moment pas moins de 16 prix saluant sa carrière, dont 2 lions d’or d’honneur et cette belle palme d’honneur que lui remettait Michel Piccoli en main dernier à Cannes), mais qui peine parfois - c’est une erreur - à autant enthousiasmer le grand public (d’où ce pénible problème de disponibilité de ses films en dvd sur lequel même Criterion ne s’est pas encore penché)

    Pourtant, les nombreux films de De Oliveira (depuis les années 80, ils s’enchaînent au rythme de 1 voire 2 par année) font partie de ces rares œuvres dans lesquelles le plaisir du spectateur est constamment inscrit en creux. Des oeuvres multiples à l’excentricité communicative. Des œuvres jouissives, qui se foutent des convenances, qui malicieusement viennent réfuter toutes les conventions, toutes les règles. Des films aussi sérieux dans leur amour bien visible du cinéma qu’ils parviennent à être aériens. Des films qui s’amusent à réinventer sans cesse, qui prennent des chemins de traverse, qui font bien ce qu’ils veulent, sans jamais se laisser étiqueter. Des films qui se plongent dans le mystère et la mystique comme un enfant se jette sur un sac de bonbons. Des films à l’image de leur réalisateur, aussi, que l’on ne peut s’imaginer autrement que comme un chat au perpétuel sourire en coin, un gamin sautillant sur les tapis rouges du monde. Un homme pour qui la légèreté semble aussi importante que le cinéma lui-même. Un cabotin de génie.

    Jonathan Romney qui signe un magnifique papier sur l’homme et sa carrière sur le site du British Film Institute partageait ce moment passé avec le grand homme : « J’ai commencé à lui parler de son premier film de 1931, mais il m’a vite interrompu : 'Quand j’ai fait mon premier film, j’étais grand comme ça' m'avait-il dit, tenant sa main un pied au-dessus du sol. 'Puis pour mon second, j’étais grand comme ça', sa main un peu plus haute. 'Maintenant, j’ai fait un film avec Michel Piccoli et je suis grand comme ça', montant sur sa chaise et étirant ses bras au-dessus de lui! »

    Avec des aînés pareils, le cinéma a peu de souci à se faire quant à son éternelle jeunesse. Car oui, monsieur De Oliveira est bel et bien « grand comme ça ». Et comme au cinéma, on a le droit de rêver et de ne plus croire en la raison, nous nous souhaitons à tous de vibrer aux mélodies oliveiriennes pour encore cent autres années.

Bon cinéma!

Helen Faradji

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