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BIENHEUREUX ZÉLIG! - par Robert Lévesque

2008-11-27

BIENHEUREUX ZÉLIG!

    Lui-même un peu Zelig, c’est-à-dire (vous vous souvenez de son chef-d’œuvre, j’espère!) une personnalité soluble en quiconque elle croisait, un caméléon qui, quoique lézard d’Afrique, passera inaperçu dans une théorie de brebis égarées en quête de leurs moutons, - et peut-être n’est-il n’est pas superflu de noter qu’en yiddish Zelig veut dire « bienheureux » -, Woody Allen est le cinéaste new-yorkais qui se glissa le plus, et le mieux, quand ça lui chantait, dans la peau de maîtres admirés, de Sid Caesar en Pirandello, jadis ceux du cabaret, des Tonight Show de la télé, des revues ringardes de Broadway, des studios enfumés des beaux jours de la radio jusqu’aux automnaux et bergmaniens huis clos quand, sans vergogne ni vanité, il se prenait pour celui d’Uppsala…
 
    Il a tant de génie, Woody Allen, qu’il peut s’amuser à piquer dans celui des autres sans qu’on pense le traiter de voleur. Quand il mourra, ce clarinettiste amateur, le cinéaste judéo-américain capital, le petit bonhomme à lunettes, l’angoissé intellectuel à femmes, le personnage si maladroit et le si subtil réalisateur, aussi excellent des deux côtés de la caméra, que dira-t-on ? Manhattan est en deuil et le cinéma en berne. Et ce sera vrai. Le grand trou. Cinema Zero. Elle sera finie, derrière nous, l’ère dans laquelle il était si agréable d’aller se taper le Allen nouveau, en couleurs ou noir et blanc, en rose pourpre, ombres et brouillard... Ne resteront plus que les vieux Woody, et de ceux-là le plus génial, le plus extravagant, ce Zelig de 1983, son Citizen Kane, son Berlin, AlexanderPlatz, son Quatre cents coups, son Huit et demi…, bref, comme ceux-là, sa signature, son autoportrait.
 
    Un autoportrait en portrait de groupe. C’est peut-être ça le secret de l’œuvre entière de l’auteur de Deconstructing Harry. Une version altruiste de Me, myself and I sans Yul Brynner. Il y pensait, sans doute, quand il travailla si longuement (quatre ans) à la réalisation de ce fantasque Zelig. En pastichant ainsi ces documentaires de la télé qui présentent, archives et souvenirs de vieux schnoques à l’appui, des personnages oubliés, tel ce supposé Leonard Zelig, qui aurait été un célèbre changing man des années vingt et trente, Woody Allen se projetait-il dans un futur très éloigné lorsque, sorti de la mémoire collective des cinéphiles (c’est impossible pour nous de penser cela, mais ce qui est possible c’est que, nous morts, il n’y ait plus de cinéphiles ni de cinémas), un documentariste nécrophile le déterrerait à son tour du grand cimetière de celluloïd en titrant son ouvrage Woody ?
 
    Faites-vous votre idée, ce dimanche 30 novembre à 21 heures, sur Télé Québec, car le chef-d’œuvre de l’œuvre allenienne est au petit écran, chez vous. Si vous ne l’avez jamais vu, je vous envie ! Si vous le regardez, vous y reviendrez ! C’est un film qui se laisse revoir, qu’il faut revoir, qu’on veut revoir, pour le tour de force technique des fausses images d’archives, les trucages de photos dignes de l’iconographie la plus soviétique, pour le sépia des vieilles actualités, Woody en Zelig qui prend la pose entre le 30e et le 31e présidents des États-Unis (Coolidge et Hoover) ou qui, en confrère complice, discute littérature avec Eugene O’Neill, ou alors Woody en Indien aux yeux pochés, en embonpoint chez les obèses, Zelig dont le visage s’assombrit dans une assemblée de Noirs, ou qui jaunit en passant par le Japon…, et puis pour plus que tout cela, il faut voir et revoir Zelig pour le génie à l’état pur du plus grand des transformateurs…

Robert Lévesque

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