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Plateau-télé

INFINIMENT RATÉ - par Robert Lévesque.

2008-12-04

INFINIMENT RATÉ
 
    Vous avez une ville emmurée quatre fois centenaire, encore magnifique mais infestée depuis quarante ans d’un tourisme industriel affligeant qui va grandissant (intra muros, il n’y a plus de vie de quartier, le Vieux Québec que j’ai connu étudiant dans les années soixante, avec sa seule taverne sur toute la rue Saint-Jean, «le Colo », n’existe plus)…
 
    Vous avez, né dans cette ville en 1938, un directeur photo de premier plan dont la feuille de route chargée recoupe l’histoire du cinéma québécois, un réalisateur qui a survécu sans trop de bosses à toutes sortes de commandes, sportives, poétiques, politiques, un cinéaste « fait fort », dinosaure bien établi, l’une des consciences de l’art cinématographique d’ici, un stakhanoviste issu des grandes années créatrices de l’Office national du film, un chef opérateur aguerri, l’homme qu’il fallait pour le boulot (le film officiel du 400e), vieil amoureux de sa cité, l’œil humide devant elle comme devant un Lemieux (blancheur de l’espace, silence de la neige), mais, une fois le contrat signé tel un mariage avec l’engagement de montrer la beauté de la célébrée, tout s’effondre. Infiniment Québec est infiniment raté.
 
    On constatera les dégâts ce samedi 6 décembre 22 heures sur ARTV,  mais on peut les réduire ; je vous refile un truc : coupez le son, vous aurez, au mieux, ce que ce film tentait désespérément de ne pas être mais qu’en l’état du résultat il est : une série de cartes postales très belles, toits enneigés, côtes serpentantes, rues en courbes, ciel par-dessus les toits, basilique sous flocons, le port en gelée, glissades en familles, tourelles pointues du Château Frontenac, citadelle du silence (La citadelle en silence, un p’tit salut pas rap’ à Marcel Lherbier et à Le Vigan qui jouait un Russe dans ce film de 1937, dialogues d’Anouilh), escaliers sans miséreux… Ville belle, ville vide.
 
    Au pire ? Jean-Claude Labrecque, allez savoir pourquoi, ne s’est pas contenté de filmer soigneusement sa ville, il a voulu y plaquer en voix-off des souvenirs personnels de son enfance, son adolescence, en particulier l’apparition dans sa vie d’écolier d’un garçon venu d’Europe (au début de la confidence, on pense une fraction de seconde au Grand Meaulnes, mais ça s’arrête là !), un étranger qui porte le nom aristocratique de Sixte de Bourbon-Parme. Ce souvenir semble fort pour Labrecque mais, faute de texte, il demeure trop flou pour nous, on ne saura rien de cette relation entre un orphelin (Labrecque l’est deux fois, parents adoptifs morts très tôt) et ce descendant d’une lignée ducale…
 
    Il y aurait eu là matière à un film, genre Amitiés particulières (Delannoy) ou version collégienne de Grande illusion (Renoir). Mais Infiniment Québec, par sa formule indéfinie car officielle, tue tout émoi sur son passage. Le texte est si indigent, sec, si peu inspiré que cette histoire du petit Québécois du cru et du futur duc qui ne fait que passer… part en couilles, tourne en eau de boudin. Exit le Sixte… Labrecque signe une agacerie, un texte sans qualité, sans imagination, du ronflant vide.
 
    Coupez le son, regardez de belles images de la vieille ville, une dame en pierres de quatre cent ans dont les festivités insipides ont toutes été minées par le ver solitaire nationaliste, cette « capitale nationale » qui n’est que ville de province… Labrecque se voile les yeux devant la schizophrénie du nationalisme velléitaire. Il a préféré livrer un film poli et insignifiant…, c’est-à-dire officiel.
 
Robert Lévesque
 
 
 

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