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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

TOUJOURS LES MÊMES THÈMES?

2008-12-04

TOUJOURS LES MÊMES THÈMES?

    C’est une tradition. Un marronnier, dit-on dans les milieux consacrés. Au mois de décembre, juste avant de se remplir la panse et de le regretter, on fait des bilans. C’est comme ça. Réglé comme du papier à musique. Des bilans enrubannées d’humour, d’autres sérieux. Des bilans sous forme de listes ou de diagrammes. Des bilans roses, verts, bleus. Peu importe, l’humain à l’horloge biologique bien ajustée, a besoin de bilans.

    Dans le merveilleux monde du cinéma, le bilan prend souvent la forme de top. Le meilleur et le pire de l’année : personne n’y résiste. Les nôtres viendront, ne soyez pas impatients, ça rend aigri. Mais parfois, certains, comme les braves gens du Times online, ont la bonne idée de se creuser davantage le ciboulot. C’est ainsi que cette semaine, le journal nous offrait une revue des principaux thèmes de l’année, analysés par disciplines par une brochette de spécialistes pas piqués des vers. Et comme tout est définitivement dans tout, ou plutôt comme le cinéma est définitivement dans tout, on s’amusera à remarquer dans cette liste de Noël de jolis thèmes baladeurs.

    Pour le théâtre, l’auteur Mark Ravenhill distingue ainsi la tendance grandissante cette année à produire des pièces adaptées de compte-rendus. Et tiens tiens tiens, que remarque-t-on dans Les bureaux de Dieu, de Claire Simon, un des plus jolis films de l’année, non encore distribué au Québec, si vous saisissez le message, chers distributeurs? Une mise en images et en sons de comptes-rendus de séances au planning familial, une institution française permettant à n’importe quel quidam de venir anonymement se renseigner et se faire conseilleur sur tout ce qui touche de près ou de loin à la sexualité. Plus vrai que ça, tu meurs.

    Toujours en théâtre, le metteur en scène Dominic Cooke remarquait encore la recrudescence de textes d’auteurs issus de minorités questionnant la propre responsabilité de ces minorités quant à la prise en main de leur destin, plutôt que vitupérant contre les pouvoirs en place. Et voilà qu’en cinéma, Milk, de Gus Van Sant, notre film de la semaine, vient exactement s’inscrire dans cette mouvance.

   Même rengaine en musique. Pour Nigel Godrich, producteur de Beck ou Radiohead, 2008 marque le couronnement de l’inventivité et de la création en ayant permis à de jeunes artistes de réussir à sortir un disque en bidouillant avec malice sur leurs ordinateurs. Trois bouts de ficelle et de l’imagination? Tout à fait la recette de Michel Gondry dans Be Kind, Rewind – une déception – et de Robert Morin dans Papa à la chasse aux lagopèdes – une réussite.

    Et la liste continue. L’humour religieux comme nouvelle frontière est remontée à la surface cette année, selon le comique Richard Herring? Bill Maher et Larry Charles se fendaient de Religulous, un documentaire sur le sujet. La poésie est devenue narrativement plus complexe, plus fragmentée, aux yeux du poète Paul Muldoon? Tout est parfait, d’Yves Christian Fournier se donnait lui aussi par bribes presque impressionnistes.

    Et dans le cinéma lui-même, demanderiez-vous avec raison, quels ont été les grands thèmes de l’année? Pour Bobette Buster, professeur de cinéma à Los Angeles, cette année marque peut-être davantage que d’autres la chute de l’empire hollywoodien, marketant ses films comme des saucisses dont plus personne ne semble vouloir, mais aussi l’absence de réelle rentabilité d’un cinéma américain plus personnel et plus audacieux…Trop pessimiste, on lui préférera l’analyse de Robert McKee, spécialiste du scénario. À ses yeux, 2008 aura été marqué par le retour de la paranoïa, les films adoptant souvent le point de vue de la victime puisque nous mêmes nous sentons tous menacés, mais également par le cynisme, toutes les institutions étant dépeintes comme mensongères et trompeuses. Pas fou, lorsqu’on repense au Dark Knight de Christopher Nolan où Batman se retrouve lui-même victime de sa propre nature et confronté à un monde de plus en plus corrompu.

    Et au Québec alors, à quelles mamelles s’est abreuvé notre cinéma cette année? La première des constatations est celle d’une fort heureuse surprise. Essayez de monter votre top 5 des meilleurs films québécois de l’année et constatez. Difficile de n’en retenir que 5…. La seconde, elle, vient des mariages thématiques improbables que l’on peut s’amuser à y dénicher. Grand thème de l’année, l’intrinsèque impossibilité du système capitaliste à fonctionner normalement à ainsi servi de moteur au Papa à la chasse aux lagopèdes de Morin et à l’inventif Capitalisme sentimental d’Olivier Asselin, deux films qu'on ne saurait imaginer formellement plus différent. La jeunesse, et donc le futur du pays, ont aussi inspirée deux œuvres aussi distinctes l’une de l’autre que peuvent l’être les libéraux et les conservateurs : Tout est Parfait de Fournier et À l’Ouest de Pluton de Myriam Verreault et Henri Bernadet. Le territoire comme lieu d’errance, comme immensité où se perdre, fait le lien entre les Lagopèdes sus-nommé et Elle veut le chaos de Denis Côté. Les années 60 comme réappropriation d’un imaginaire inoffensif et mythologique? Parlez-en à Léa Pool (Maman est chez le coiffeur), Philippe Falardeau (C’est pas moi, je le jure) et Francis Leclerc (Un été sans point ni coup sûr). Le passé pour éclairer le présent sans aucune nostalgie? Revoyez La mémoire des anges de Luc Bourdon et Adagio pour un gars de bicycle de Pascale Ferland…le jeu pourrait continuer des heures. On vous le prête pour les fêtes.

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De belles lectures de Noël à vous suggérer cette semaine. Pour le plaisir, jetez donc un œil à :
- L’analyse par William Friedkin du cinéma américain des années 70 dans The Guardian :
« Those of us who made films in the 70s were not following the zeitgeist: we shaped it »

- L’entrevue de Gus Van Sant menée dans Interview, justement, par Armistead Maupin, célèbrissime auteur des Chroniques de San Francisco, dont les mots résonnent tout particulièrement pendant le visionnement de Milk!
"the responsibility of making this movie-of representing an entire generation, an entire new class of gay men that existed in the '70s-was scary"


Bon cinéma!

Helen Faradji

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