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HIROSHIMA ET HANOÏ

2009-01-08

HIROSHIMA ET HANOÏ
 
    Elle arrive à Hiroshima, la comédienne imaginée par Duras ; elle y jouera une infirmière dans un documentaire en noir et blanc portant sur quoi d’autre que la paix… ; dans le Dictionnaire des films du Larousse, à l’article sur ce chef-d’oeuvre de Resnais, on embarque tellement dans le jeu de rôles que Bernard Rapp (RIP) et Jean-Claude Lamy, aux crédits, indiquent entre parenthèse après le nom d’Emmanuelle Riva (l’infirmière)… C’est vrai que ce film est prenant, troublant, qu’on n’y voit rien de clair comme elle n’a rien vu à Hiroshima et que, comédienne ou infirmière, actrice ou personnage, de la Riva il nous reste, et nous restera (interprétation hors du commun, au-dessus du niveau de jeu, planante comme le vol d’un aigle noir) que le sillage d’une ombre disparaissant dans un brouillard métaphysique, ombre de femme revenue d’un autrefois pour repartir, « j’étais folle à Nevers »… ; elle aima en 42 un bel Allemand, SS de son métier ; et la tondue d’alors est engagée maintenant à jouer dans les ruines finales du grand conflit mondial (le crime d’Hitler), au centre de la plaie si sèche de suie et de cendres. Elle croit, Elle (Riva), dans les bras de Lui (Eiji Okada), que tout devra s’oublier, « Hi-ro-shi-ma », « Nevers-en-France »…
 
    Resnais et Duras, mettant en scène ce documentaire supposé, s’étaient mis tout de suite d’accord pour justement ne pas en faire un documentaire, et, personnalités intellectuelles également fortes, subversivement politiques, ils savaient qu’il ne fallait pas mettre au premier plan le thème de l’apocalypse nucléaire. Ce que pose Hiroshima, mon amour, à nul autre pareil dans l’audace de la réflexion et du cru de la vue approfondie, peindre les choses derrière les choses, c’est la question suivante, absolument moderne, et valable aujourd’hui comme demain cinquante ans après sa sortie : l’horreur provoquée par cette bombe atomique a-t-elle changée notre vie pour autant ? Non. Aujourd’hui qu’Hiroshima s’appelle entre autres Gaza, et que le douloureux souvenir d'Hitler s'éveille aux mémoires entre autres à Tel-Aviv, multiplié en quelques figures politiques corrompues et intransigeantes jusqu’à l’aveuglement criminel. Les bunkers, aujourd’hui, n’ont pas besoin de portes.
 
    Samedi le 10 janvier, à neuf heures, sur ARTV, on pourra voir ce film essentiel, toujours aussi ambigu qu’envahissant, résultat d’une collaboration majeure dans l’histoire du cinéma. Et le voir le matin, quand nos idées ont encore à se placer, à se recentrer, quand le café peut nous aider à voir clair…, c’est bien.
 
**
 
    Il arrive d’Hanoï, le chauffeur de taxi imaginé par Scorsese, Travis Bickle ; il a « fait le Viêt-nam », autre guerre, autres bombes qui n’ont pas changé nos vies pour autant. Je me souviens d’avoir vu Taxi Driver dans une chambre d’hôtel de Toronto, j’étais assis au pied du lit, lumières éteintes, minibar ouvert, et les lueurs du petit écran qui envahissaient tout, faisaient de la chambre un son et lumières spectral. De Niro, mince comme une machette, Iroquois, insomniaque, armé, avec des idées de tout raser (« Un jour, se dit-il en voix-off, il y aura une vraie averse qui nettoiera la rue de toute cette racaille »), la racaille étant ceux qui ne connaisse pas l’enfer, qui n’y sont jamais descendus, arrêtés à mi-chemin dans leurs petites hypocrisies, leurs saloperies ordinaires, leurs vices visibles, leurs odeurs de merde. Travis n’a lu ni L’Étranger ni La Nausée, mais le scénariste Paul Schrader l’a fait pour lui. C’est Meursault et Roquentin au volant d’un Yellow Cab, un Beretta collé au torse par une courroie élastique, l’odeur du napalm encore au creux des narines…
 
    Taxi Driver, autre film qui détraque les boussoles morales ; celui-là, il est bon de le regarder la nuit, au pied du lit. Par exemple, ce samedi 10 janvier à 21 heures sur ARTV. Bonnes tempêtes cinéphiliques.
 
Robert Lévesque

 

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