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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE CHOC

2009-01-15

LE CHOC

    Mardi matin, 7h30. L’œil encore embrumé de sommeil, je parcours mes mails. De multiples sources, la nouvelle m’arrive, comme un couperet définitif : le cinéma Ex-Centris fermera ses portes au cinéma dès le mois de mars prochain. Ses deux salles de 188 et 271 places seront reconverties pour l’accueil d’événements d’entreprises et d’exploration culturelles variées (en bon français : performances musicales, oeuvres interactives, art de la scène multimédia, etc…). La salle Parallèle, qui y logeait depuis 1999, elle, n’aura plus qu’à se trouver une nouvelle adresse. Daniel Langlois a tranché. Consternant.

    Je n’y crois pas. Le sommeil et un reste de grippe malveillante doivent me jouer des tours. J’hallucine. Je refuse de croire que ce temple de la cinéphilie, sur le boulevard Saint-Laurent, puisse fermer. On y a passé de si beaux moments. On s’y sent si bien. On y soutient si vaillamment le cinéma avec un grand C, comme dans cœur. On y fait aussi découvrir avec tant d’enthousiasme un autre cinéma aux enfants, avec les séances Ciné-Kid.

    Alors, je relis, ici et ici, encore incrédule, encore sonnés par une nouvelle qu’on ne voulait vraiment pas entendre. L’impression d’avoir pris un coup de poing sur le menton.

    On y parle de premières, de temps en temps, comme un baume qu’on viendrait mettre sur une plaie ouverte. On y évoque le sort peut-être pas si noir du Festival du Nouveau Cinéma, locataire presque perpétuel de l’Ex-Centris, où se sont tenues des éditions mémorables. Mais le deuil est trop grand pour se réjouir de ces fausses consolations. Le cœur des cinéphiles est brisé.

    D’autant qu’en lisant bien, on aperçoit ces mots : les salles de l’Ex-Centris jouissaient d’un taux de fréquentation supérieur à la moyenne. Alors quoi? Comment peut se justifier une telle décision? Une baisse de la qualité de la programmation? Certainement pas, les deux équipes menées par Marie-Christine Picard et Caroline Masse (pour qui nous avons une pensée plus que solidaire aujourd’hui) se battaient corps et ongles pour assurer, semaine après semaine, une offre de cinéma diversifiée, audacieuse, courageuse. Et de plus en plus de versions sous-titrées français, en guise de cerises sur le gâteau. Un souci de rigueur et de soutien au cinéma d’auteur dont on ne voit pas très bien comment on va pouvoir se passer, maintenant. Un problème de rentabilité, alors? Toujours pas, puisqu’au Devoir, M. Langlois le disait sans contredit possible : « Nos opérations n'ont jamais été commerciales, et je ne coupe pas les projections de films pour des raisons économiques ». Alors quoi? Si les films étaient bons, que la fréquentation était là, que le souci économique n’en était pas un… M. Langlois, fondateur et président, se serait-il tout simplement lassé de faire joujou avec son petit bijou high-tech, comme il s’était lassé du cinéma du Parc en 2006 ?

    À en lire ses justifications dans Le Devoir, il y a un peu de ça : la diffusion traditionnelle de cinéma limitait la polyvalence de l’Ex-Centris. La belle affaire. Cette polyvalence-là aurait encore pu être exploitée tout en restant dans le cadre du cinéma. Avec pourquoi pas, la multiplication de tables rondes virtuelles, de rencontres interactives avec des cinéastes à l’autre bout de la planète ou de je ne sais quelle autre invention merveilleuse. Le cinéma n’avait pas à pâtir de cette volonté, au demeurant louable, d’innovation. Il aurait pu rester la priorité de ce lieu d’exception qu’était l’Ex-Centris sans que celui-ci n’y perde, sans que celui-ci n’en devienne d’arrière-garde.

    Mais avec des si, on aurait encore notre Ex-Centris. Or, qu’on le veuille ou non, le 20 mars prochain, ce sera donc la fin. Un divorce sans consentement mutuel. Une séparation humiliante, malgré la peine que M. Langlois disait ressentir au Devoir. D’ici là, reste peut-être un dernier sursaut à avoir : aller à l’Ex-Centris, coûte que coûte, contre vents et marées et prouver à certains décideurs que cette décision, vraiment, n’était pas justifiée, qu’il nous restait encore de belles années à vivre ensemble. Quant au cinéma Parallèle, niche magnifique où pouvait venir s’ébrouer des films québécois singuliers, fragiles et hors-normes, nous ne pouvons que leur souhaiter de trouver bien vite de nouveaux locaux. Le contraire serait bien trop dramatique.

    Reste aussi une question, plus large celle-là, mais qu’on souhaite que les pouvoirs publics se posent plus que rapidement : pourquoi laisser le cinéma et son exploitation entre les mains de seuls intérêts privés? À quand des maisons du cinéma, comme il peut exister des maisons de la culture, des bibliothèques, des musicothèques? C’est aussi ça, prendre sa culture au sérieux.

Bon cinéma?

Helen Faradji

***
En guise de bonnes paroles, petits cris du cœur glanés ça et là à l’annonce de cette terrible nouvelle

Je crois qu'on perd non seulement nos plus belles salles à montréal (au québec!) mais on perd aussi;
un lieu de rencontres importants pour les cinéastes et les cinéphiles,
des programmateurs avec de l'instinct, du goût, un réel amour pour le cinéma et prêts à prendre des risques,
on perd (peut-être) le quartier général du FNC, l'endroit parfait pour ce festival,
mais le pire dans tout ça
c'est le risque de perdre les cinéphiles encore existants, cette espèce en voie de disparition,
et la fermeture de ce temple vient encore une fois nous rappeller (prouver?) que le cinéma d'auteur meurt tranquillement, et que l'expérience de voir un film en salle semble être chose du passé.
Rafaël Ouellet, cinéaste

Je suis aussi consternée que tout le monde j'imagine, concernant le changement de vocation d'ex-centris. Évidemment d'un point de vue de cinéphile, puisque je fréquentais et fréquente encore ex-centris (pour sa sélection, mais aussi parce qu'il s'agit probablement du seul endroit où voir les films en version originale avec sous-titres français), mais aussi d'un point de vue de "créateur".
En ce moment, j'ai un court-métrage présenté dans la sélection Québec Gold à ex-centris (au parallèle, soit, qui ne mourra vraisemblablement pas, mais qui devra malgré tout se trouver une nouvelle adresse qui sera à n'en point douter moins glorieuse que celle-ci). Il n'y a à peu près qu'à ex-centris où on a pu voir des sélections de courts-métrages présentés hors festival. Déjà que le court n'a pas une vitrine exceptionnelle, c'est un morceau gigantesque qui disparaît à mon avis.
En plus, je travaille en ce moment à un projet de documentaire destiné aux salles. Quelles salles? C'est la question que je me pose aujourd'hui...

Je ne comprends surtout pas les motivations qui poussent Langlois à changer complètement la vocation d'ex-centris. N'y aurait-il pas eu moyen de conserver deux salles de cinéma "traditionnelles" et d'en consacrer une à cette nouvelle vocation qu'il entend donner à son complexe?
Bref, je ne comprends pas encore les raisons qui poussent à ce changement radical et soudain et je suis encore sonnée par la nouvelle.
Il semble qu'il ne nous restera plus que le sous-sol du Cinéma du Parc pour assouvir nos envies de cinéma. Et c'est le français qui y perd au change en même temps.
Sarah Fortin, cinéaste

J'ai vu la nouvelle ce matin et j'en suis encore sous le choc. Ça m'attriste énormément, Ex-centris était un havre pour le cinéma différent autant national q'international. Il s'agit d'une grande perte, et c'est surtout inquiétant pour tous ceux qui font du cinéma d'auteur au Québec.
Guy Édoin, cinéaste

Je suis comme tout le monde, un peu soufflé par cette décision. Déçu, c'est certain... L'offre cinématographique s'en trouve réduite à un peau de chagrin. On a, à Montréal, d'excellents clubs vidéos pour le cinéma d'auteur... Mais voir les films en dvd, ça ne remplace pas l'expérience en salle.
Il y a longtemps que je n'ai eu de contact avec Daniel Langlois. J'avoue que je ne reconnais pas dans cette décision celui qui, à l'époque, avait été un extraordinaire mécène pour Kino.
A-t-il été déçu par l'échec de son projet de diffusion numérique? J'ai hâte d'avoir plus d'explications... Tout cela me semble nébuleux.
Le milieu se mobilisera-t-il? Je le souhaite...
Christian Laurence, cinéaste

C'est évidemment une très mauvaise nouvelle autant pour les cinéphiles que pour les cinéastes. Ça va laisser un grand trou pour ce qui est de l'accès au cinéma étranger, mais aussi pour la diffusion du cinéma indépendant d'ici (je pense entre autre aux documentaires). Ça va également nous priver d'une salle avec des conditions de projection assez exceptionnelles. Ça fait maintenant une douzaine d'années que je suis à Montréal et j'ai vu tellement de petites salles fermer au profit de mega-complexes. Je trouve ça triste et inquiétant pour la suite des choses. Souhaitons que le Parallèle pourra se relocaliser rapidement et peut-être retrouver le côté chaleureux et sympathique qu'il avait dans son ancienne vie.
Stéphane Lafleur, cinéaste

Évidemment je suis déçu, en tant que cinéphile et cinéaste. Mais la salle, il est vrai, peut servir à autre chose. Alors pourquoi pas trouver d'autres lieux mieux adaptés pour des projections de type classique maintenant que les cinéphiles d'ici ont pris l'habitude de voir autre chose que du US. Je fais confiance à Claude Chamberland pour ça; il est asez pit-bull malgré son air débonnaire. Peut-être s'agit-il d'un recul pour encore mieux sauter?
Robert Morin, cinéaste

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Vos réactions (1)

  1. Des maisons du cinéma, quelle belle idée. Il faut l'exploiter... A toi. André.

    par André Roy, le 2009-01-15 à 08h51.

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