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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

RABAT-JOIE

2009-01-22

RABAT-JOIE

    C'est probablement un des films les plus forts de ce début d'année. De l'année tout court, en fait. Revolutionary Road de Sam Mendes, sorti il y a 2 semaines mais moins porté aux nues que nous le voudrions, vient néanmoins de gagner sans peine aucune sa place dans notre petit panthéon 2009. Pourtant il est aussi, un des films les plus déprimants qui nous ait été donné de voir. Un de ces films dont on sort épuisé, le souffle court, sonné pour quelques heures, quelques jours, quelques mois. Critique en règle du conformisme ambiant des années 50, n'oubliant bien sûr pas de nous rappeler que, tel un Julio Iglésias de supermarché, les temps eux non plus n'ont pas changé; rappel en bonne et due forme de l'impossibilité du rêve américain (c'est un rêve, c'est marqué dans le mot), observation furieuse des illusions en train de se fracasser sur le mur en béton armé de la réalité, cruauté à la Douglas Sirk : le film, adapté d'un roman tout aussi joyeux de Richard Yates et faisant valser les impeccables Kate Winslet et Leonardo diCaprio au rythme d'une valse des sentiments grinçante, se fait l'équivalent cinématographique d'une claque en pleine face en nous rappelant qu'il n'y a rien de plus facile que de passer à côté de sa vie. Rien d'agréable, je le concède, mais sacrément efficace pour réveiller son badaud.

    « Le plus grand film? Demandait Michel Boujut dans La promenade du critique (encore lui, oui). Celui qui nous tend le miroir le plus fidèle. Pas forcément le plus flatteur. »

    Grand sadique devant l'éternel, le cinéma aime nous faire du mal pour nous faire du bien. Et le pire là-dedans, c'est que nous l'en remercions. Car quand un film comme Revolutionary Road vient à sortir de son giron, nous ne pouvons nous retenir d'applaudir des deux mains. Nous ne pouvons nous retenir d'encourager tout le monde à aller le découvrir. Même si le moment qu'ils y passeront leur fera l'effet d'un traitement de canal sans anesthésie. C'est cruel. Mais le cinéma n'a pas seulement à nous faire rêver, nous enchanter, nous laisser nous évader (les soirs de grippe, on aime bien d'ailleurs qu'il nous fasse ça). Il a aussi à nous secouer, nous brutaliser, nous montrer le monde, sans fausse pudeur, sans fausse représentation.

    D'où la question : un vrai grand film peut-il être entièrement joyeux? On voit d'emblée les drapeaux s'agiter. Stop, arrêtez le film. Et It's a Wonderful Life de Capra, alors? Vous le mettez où, ce film pour lequel le terme comfort film semble avoir été inventé? Du côté des très grands films, bien sûr qu'on l'y met. Mais rappelons-nous vraiment. Les larmes ne mettaient pas longtemps à couler devant cette vie « rêvée » de George Bailey. Le suicide, l'égoïsme, l'individualisme, le cynisme : rien de formidablement joyeux là-dedans. Frank Capra n'avait pas la main légère sur la comédie.

    Au rayon très grands films s'entassent ainsi de nombreux films, pêle-mêle : Citizen Kane, Keane, La graine et le mulet, Touch of Evil, Sous le soleil de Satan, les documentaires de Depardon, Fargo, Pulp Fiction, tout Bergman…et tant d'autres. La liste serait longue de ces films, tous singuliers, tous différents mais qui ont bel et bien en commun une façon de savoir se prendre au sérieux, de savoir dire le monde sans édulcorant. Et pour être honnête, dans cette belle grande liste, on serait bien en peine d'y trouver un représentant de ce cinéma de l'euphorie. Doit-on pour autant en vouloir à ces films? En avoir peur? Se dire, « je ne vais pas au cinéma pour déprimer encore plus, le monde est déjà tellement dur ». Que cette réponse serait triste. Car ce sont eux, ces films qui justement nous lancent leur vérité à la figure sans prendre de gants, qui nous font vivre, qui résonnent en nous au-delà des individualités et des frontières, qui nous font vibrer à l'unisson, qui nous habitent pour longtemps, qui nous changent. Ce sont eux qui nous font grandir en n'ayant aucun égard pour nos certitudes, nos habitudes confortables, nos a priori. Ce sont eux qui nous apprennent à voir.

    Alors oui, c'est un peu rabat-joie. C'est jouer les trouble-fêtes. Mais en des temps qui justement n'ont rien d'une fête, voilà tout ce qu'on peut demander au cinéma : de ne pas se (nous) voiler la face. D'un ami, c'est bien le moins que l'on puisse exiger.

Bon cinéma…malgré tout!

Helen Faradji


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Vos réactions (1)

  1. Je suis totalement en désaccord avec vous. À la sortie du dernier film de Sam Mendes, la première impression que j’ai eu, c’est une impression de déjà vu. Le scénario est très mal écrit et tellement prévisible, ce qui n’aide en rien le jeu des comédiens. J’adore Kate Winslet, et je comprends très bien son prix et sa nomination aux Oscars pour The Reader, mais je ne suis pas surpris de sa non nomination pour Revolutionary Road. Comment une si bonne actrice peut jouer aussi faux. Et encore une fois Leonardo Dicaprio joue exactement comme à l’habitude. Les références marquées au film de Mike Nichols Who’s Affraid of Virgina Wolf sont tellement omniprésentes que le tout dérange énormément. Et aussi la musique qui vient toujours mettre de l’avant un moment important, est-ce que Sam Mendes prend son public pour des cons. Est-ce toujours aussi important de mettre de la musique en avant plan pour mettre de l’emphase quelque chose. Je crois que la musique sert à combler le vide, le vide créé par un scénario qui manque de l’étoffe.

    par Alexandre Caron, le 2009-01-22 à 15h44.

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