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WOODY ET LES COSTAUDS - par Robert Lévesque

2009-02-05

WOODY ET LES COSTAUDS
 
    Le tournage de Manhattan terminé, Muriel Hemingway (la petite-fille d’Ernest venait de se taper son premier tournage avec Woody, jouant Tracy, super belle jeune fille qui admirait l’intellectuel manhattanesque et marié-séparé Isaac Davis joué par Woody himself bien sûr, mais Isaac ratera Tracy sinon Woody ne serait pas Woody n’est-ce pas…) propose au cinéaste de venir passer quelques jours avec elle dans sa famille à Ketchum, dans l’Idaho. Autrement dit le bout du  monde, au pays des patates, et c’était l’hiver en plus, et il accepta ! C’eut été un homme qui l’aurait invité, il aurait décliné l’invitation, tous ses biographes en témoigneraient…
 
    Woody Allen, cette année-là, 1979, a 44 berges et Muriel Hemingway 18 printemps. Il n’y a rien entre eux sinon l’admiration, celle du génie cinématographique pour Muriel, celle de la jeunesse physique pour Woody qui regrettera par ailleurs, le biographe Eric Lax en a recueilli la confidence (Woody Allen, Julliard 1992), de ne pas l’avoir filmée « d’une manière qui rend justice à sa beauté »… Peut-être est-ce pour cela qu’il va prendre un avion pour Boise (oui, Boise, c’est la capitale de l’État montagneux) puis un coucou pour la bourgade de Ketchum.
 
    Il y va complètement angoissé, bien sûr. Pense-t-il au suicide du grand-père qui a eu lieu sur le perron de la maison il y a 18 ans ? Sans doute pas. Woody n’a pas besoin de remonter si loin pour trouver son angoisse, la nourrir. Je crois plutôt que son anxiété vient du fait qu’il va vivre durant quelques jours avec quelques personnes, Mariel lui ayant dit que son père, le fils d’Ernest, serait là, sa sœur Margaux et son copain aussi. À Eric Lax, plus tard, il dira : «La vérité, c’est que je les adorais tous mais que je ne supportais pas ce genre d’environnement ».
 
    La belle Mariel l’attendait au petit aéroport : « Il a fallu rouler dans la neige pour aller jusque chez elle. Dans la famille, ce sont tous des costauds. Moi aussi, je suis costaud, mais pas de la même façon. Je suis donc arrivé là-bas vers trois heures de l’après-midi et on est tous restés là, assis, à bavarder avec les parents. Puis on est passés à table. Le repas du soir, c’était son père qui l’avait tiré au fusil. Quand je mangeais, on entendait les chevrotines dégringoler dans l’assiette. Bing, bing… tu vois le tableau »… Après le souper western, promenade en groupe le long de la route (« des voitures qui passaient, à pleins phares, ce qui n’est jamais très rassurant »), et puis Woody au lit ! Seul !
 
    Après le p’tit dèj du lendemain, ça va se gâter. « Ils m’ont emmené faire une balade dans la neige. Et c’est là que j’ai commencé à paniquer un peu. J’étais en bonne forme physique, le problème n’était pas là. Pour commencer, je me retrouvais en train de faire de la randonnée sans chaussures adaptées ; j’avais des mocassins tout ce qu’il y a de plus chics, mais cent pour cent carton. Et voilà qu’on se met à grimper. Au début, on avance en soufflant parce que la neige est haute. Et au bout d’un moment, on se retourne et on voit absolument rien. Il n’y a que de la neige à perte de vue.  On ne voit plus la maison et on a dépassé le point de non-retour. C’est vraiment quelque chose d’angoissant. Et son père qui, tout en marchant, observe la faune à travers ses jumelles: « oh, regardez, un chardonneret citrinelle », ou je ne sais quoi… ».
 
    Ce second soir, seul au lit, il se dit si l’on en croit Lax : « Ce n’est pas pour moi cette vie-là. Je n’ai pas envie de manger des plombs et de me traîner dans la neige à travers la montagne ».
 
    On peut voir Manhattan lundi soir le 9 février sur ARTV, à une heure de la nuit ou du matin. La photo est de Gordon Willis, la musique de Gershwin, le génie de Woody. 96 minutes de bonheur, pour nous.

Robert Lévesque

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