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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

A QUOI SERVENT LES FILMS?

2009-02-05

A QUOI SERVENT LES FILMS?

    Ce n’est plus un film. C’est un événement. Pas une tribune, pas une ligne ouverte, pas une chronique, pas un éditorial qui ne soit penché sur le sujet : faut-il ou non aller voir Polytechnique?

    Répondons d’abord par une évidence : personne n’est forcé de quoi que ce soit, surtout pas d’aller voir un film. Faire, en plus, de ce « voir, ne pas voir, telle est la question » l’enjeu d’un débat aussi bruyant n’a qu’un intérêt tout relatif, pour rester dans des termes polis.

    Mais interrogeons-nous tout de même. Car derrière ce faux débat se cache une vraie question, elle bien trop complexe pour vouloir s’y frotter dans une émission d’affaires publiques: à quoi servent les films? Quelle utilité peut avoir Polytechnique?

    Aborder une telle question ne peut évidemment pas appeler de réponse définitive ou de point final. À quoi sert l’art? Même les plus grands philosophes se sont cassé les dents là-dessus. On peut toutefois essayer de s’approcher de son cœur touffu en jouant au grand jeu des catégories. Tous les films ne servent pas à la même chose. Tous les films n’ont pas à servir à la même chose.

    Il y a bien sûr les films qui divertissent. Ceux-là sont nombreux, plus ou moins réussis, plus ou moins intéressants. On y rit, on s’y évade, on y est comme dans de vieilles pantoufles confortables et on n’en attend rien d’autre. Ces films-là se suffisent à eux-mêmes, pas besoin d'en parler.

    Plus riches sont les films qui veulent nous faire voir le monde. Dans ce qu’il est, ce qu’il a été, ce qu’il sera. Ces films-là partagent leur point de vue, veulent créer un dialogue avec nous, nous nourrir autant que nous réveiller. Ces films-là, déjà beaucoup plus rares quand ils sont réussis, peuvent – chose précieuse – parvenir à faire battre nos coeurs tout en nous ouvrant les yeux. Nous aider à percevoir, à combattre nos préjugés. Ces films-là disent le monde et parfois même nous disent nous-mêmes. « Le plus grand film?, disait le critique Boujut. Celui qui nous tend le miroir le plus fidèle. Pas forcément le plus flatteur ».

    Se distinguent aussi les films-catharsis. Polytechnique en fait assurément partie. United 93 de Paul Greengrass aussi. Ces films qui surviennent après un événement traumatique, le reconstituent de façon épidermique et nous le donnent à voir comme pour mieux apaiser les blessures encore à vif. Ces films-là sont des psychothérapies collectives à moindre frais. Des exorcismes géants qui aident à évacuer la douleur. Des médicaments qui ne sont pas forcément agréables à avaler, mais qui aident à guérir. Tout doucement. Ces films sont peut-être encore plus rares que les autres. Parce qu’ils ne « fonctionnent » que dans des circonstances bien particulières : la tragédie qu’ils abordent ne doit pas être aisément catégorisable, on ne doit pas pouvoir lui donner de raisons, l’expliquer, la ranger dans une petite boite rassurante. Elle doit témoigner d’une folie, d’un dérèglement, d’une absence de logique. À ce moment-là, le film peut jouer ce rôle. Car comment s’expliquer sinon le relatif insuccès de la pléthore de documentaires sur la situation irakienne, pour ne prendre que cet exemple? Ce drame-là, de la guerre en Irak, est tout à fait explicable, notre raison peut l’appréhender, nous savons pourquoi il a eu lieu. La tuerie de Polytechnique, non. Nous pouvons bien nous essayer à la rationalisation, rien ne peut véritablement expliquer ce geste d’une brutalité sans nom, d’une cruauté sans commune mesure. En ne cherchant pas à expliquer, à donner de raisons ou à sociologiser, les films de Villeneuve et de Greengrass jouent parfaitement leur rôle.

    Reste néanmoins une dernière fonction, une dernière utilité que l’on peut trouver aux films. À un film, pour être parfaitement honnête. Celle de nous faire réfléchir. Celle de vouloir, malgré nous souvent, nous entraîner dans un questionnement philosophique existentiel. Celle qu’avait Elephant de Gus Van Sant, nous forçant à observer en nous-mêmes cette part d’ombre sans laquelle nous ne serions pas entiers, nous enjoignant à contempler le mythe de l’innocence perdu, nous poussant aux interrogations les plus intimes et les plus universelles. Si Elephant, autant que Polytechnique mettent de l’avant un désir de cinéma absolument époustouflant, si tous les deux sont mus par ce même sens moral dictant un sens esthétique, si tous deux abordent évidemment un sujet similaire, les deux films sont néanmoins rapprochés à tort. L’un et l’autre n’ont définitivement pas la même fonction. Ils ne « servent » résolument pas à la même chose.

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Pour poursuivre la réflexion sur « l’affaire Polytechnique », nous ne saurions que trop vous recommander la lecture de l’excellent article de Stéphane Baillargeon, Devant l’abject, dans le Devoir du week-end dernier. On y parle de cinéma avec une intelligence et une profondeur suffisamment rares pour le souligner.

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Pour se laisser sur une bonne nouvelle, nous apprenions mardi que la salle Parallèle continuerait finalement ses excellentes activités au sein du complexe Ex-Centris. Le Parallèle ne fermera pas, les réactions du milieu outragé ayant donc servi à quelque chose. Peut-être qu’en se manifestant encore un peu, on reviendra aussi sur la décision de fermer les 2 salles de l’Ex-Centris?

Bon cinéma

Helen Faradji

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