Format maximum

Plateau-télé

LA TRAVERSÉE DE TROP - par Robert Lévesque

2009-02-12

LA TRAVERSÉE DE TROP
 
    En 1965, quand Sir Charles Spencer Chaplin réalise La comtesse de Hong Kong en Europe, Godard tourne Pierrot le fou et Fellini Juliette des esprits, Bertolucci vient d’éblouir les cinéphiles avec Prima della Rivoluzione quand Lakdar Hamina entreprend courageusement Le Vent des Aurès et Losey Accident, et Melville Le deuxième souffle… Chaplin, alors, il n’en a plus de souffle, c’est complètement dépassé cette romance en paquebot qu’il tourne avec Sophia Loren et le Brando de 42 ans (on les plaint tous les deux rétrospectivement, tout leur jeu raidi dit tout le malaise…, qui devait être grand).
 
    Déjà avec Un roi à New York, en 1957, ça n’allait plus. Il a fallu tuer Charlot, l’ultime avatar en avait été, en quelque sorte, le Calvero de Limelight, dernier feu mourant dans l’œil du génie qui avait régné à Hollywood des années 1913 à 1947 ;  il n’y aurait évidemment pas de Charlot grabataire, de Charlot à l’hosto, de Charlot pépé… Restait Chaplin, un monsieur, un père, un papi vivant au pays des banques et des montres, légende établie, célébrité mondiale, sculpture vivante que Cocteau allait reluquer à Vevey, mais ce n’était plus un cinéaste, il tourna ce dernier film boutique fermée, moteur dormant. Il n’était plus dans la course.
 
    Pourquoi, à 77 ans, avait-il tenu à vivre encore un tournage ? À la dernière page de My Autobiography, paru aux USA et en France en 1964, il écrit : « j’ai des projets de films peut-être pas pour moi, mais je les écrirai et je les mettrai en scène pour les membres de ma famille, dont certains sont très doués pour la comédie ». Avait-il succombé à l’attrait longtemps retenu de filmer un décolleté de l’Italienne de La diablesse en collant rose ? On ne peut pas croire que ce fut pour des raisons cinématographiques, cinéphiliques, ou familiales, qu’il tourna ce navet de luxe. La continuité stylistique de Chaplin était en déglingue. La corde usée, cassée, rapiécée en pure perte.
 
    À cet égard, Tavernier et Coursodon ont été sans ménagement envers le maître dans leur 50 ans de cinéma américain (Omnibus, 1995) : «Cinquante années de cinéma ne semblent pas avoir eu la moindre influence sur ses idées, sur sa conception de la mise en scène. C’est toujours la même photographie plate, unidimensionnelle ; sont éliminés les contrastes et les ombres, le même découpage fonctionnel qui ne met jamais en valeur le décor ». Le vieux Chaplin se contentait avec La comtesse de Hong Kong de filmer une scène de théâtre, du Feydeau en paquebot entre sonnettes stridentes et claquements de porte. À chaque timbre exagérément fort, la Loren (passagère russe clandestine qui tombera amoureuse d’un ambassadeur américain marié) se met à courir vers la salle de bains comme un lapin saisi d’une poussée d’adrénaline. Si c’est ça le cinéma du temps de la guerre froide, c’est plutôt frigorifiant. On y gèle d’ennui.
 
    À la question de Jean Tulard, « Chaplin peut-il être mauvais ? », qu’il pose à l’entrée « Comtesse de Hong Kong (La) » dans son Guide des films (collection Bouquins), je réponds oui, assurément. Cependant, il y a trois minutes de ce dernier Chaplin que vous devriez savourer (il passe sur ARTV le 14 février à 9 heures), celles trop courtes avec l’ineffable actrice anglaise que j’adore, Margaret Rutherford, la grande « Miss Marple » des adaptations cinématographiques d’Agatha Christie. Chaplin lui a ménagé un caméo touchant : vieille célibataire fripée et alitée dans sa cabine, entourée de toutous, de coussins, de rubans, elle reçoit soudain des fleurs, puis des chocolats, un quiproquo qui fait que ces cadeaux destinés à la cabine de la belle Natacha qu’incarne la belle Sophia arrivent dans la sienne, Miss Gaulswallow, sans même qu’elle s’en étonne… Une pointe de gâteau dans une tarte.

Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.