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LE BAC - par Robert Lévesque

2009-02-19

LE BAC
 
    Le peintre Edmund Alleyn (1931-2004) n’aimait pas les interviews, il n’ouvrait pas la porte de son atelier du boulevard Saint-Laurent aux questionneurs. Les peintres sont généralement sauvages, ils ont des manies, des peurs, des superstitions ; David Caspar Friedrich verrouillait sa porte quand, dans son atelier de Dresde, il peignait des ciels. Alleyn, s’il avait eu à répondre à des questions – comme celle que lui pose sa fille Jennifer dans L’Atelier de mon père : qu’est-ce qui n’a pas changé en toi depuis ton adolescence ? – il aurait bloqué. À Jennifer, il consent à répondre, après hésitation : « l’amour de la peinture », mais il ajoute que, pour arriver à une réponse juste, elle devrait lui poser cette question chaque jour durant un mois ; avec les journées, les lumières, les couleurs du temps, les humeurs du corps, ses réponses risqueraient éventuellement d’en former une qui serait peut-être « complète »…
 
    Ce documentaire de Jennifer Alleyn sur le travail de son père est remarquable de respect, de sensibilité, d’intelligence, de non-dit. Quand je l’ai visionné à la Cinémathèque, j’étais ému, en sortant j’ai écrit ces notes que je retrouve : quand Judith Jasmin, pour la télévision radio canadienne, demande au jeune Edmund Alleyn quelles  sont ses influences (nous sommes dans les années 50), le peintre ne donne que deux noms, comme on livre des coupables : Willem de Kooning et Nicolas de Staël. Edmund est dans la vingtaine, il est beau. Sa réponse me renvoie à celle que fit Rauschenberg à propos de sa découverte de l’art au musée de San Marino en 1943 devant des Gainsborough et des Reynolds : entré par hasard, lui qui s’est essayé à pharmacien, à marin, il va se rendre compte, comme il le raconta dans un entretien au Monde, que « ces tableaux étaient faits à la main, ce qui m’a rendu très curieux ». Il avait 18 ans, il irait à Paris en 1948 (comme Alleyn en 1955), un jour, en guise de manifeste, il effacerait à la gomme un dessin de De Kooning (Erased De Kooning Drawing)…
 
    Edmund feuillette un album et soudain il montre à sa fille Jennifer un tableau de James Wilson Morrice (1865-1924), intitulé Le bac, et il lui dit que tout a commencé là, ce tableau – vu alors qu’il était étudiant (son père juge le poussait à faire médecine) – fut son choc initial, sa scène picturale primitive, et comme Rauschenberg s’étonnait de réaliser que les tableaux sont « faits à la main », Alleyn s’émerveille de comprendre que l’on peut peindre, qu’il lui faut peindre, qu’il deviendra fou s’il ne devient pas peintre…Ce bac, c’est le traversier entre Québec et Lévis…
 
    Edmund Alleyn n’a pas la notoriété de Riopelle, il n’avait pas l’autorité de Borduas, c’est un peintre qui recommençait sans cesse, ne se satisfaisant d’aucune réussite, questionnant toujours (la peinture, l’objet, le sens) et n’arrivant jamais aux réponses complètes. Dans L’Atelier de mon père, un documentaire de 72 minutes, à ARTV dimanche le 22 février à 18h30 (en nomination pour un Jutra du meilleur documentaire), une fille discrète rend à son père taiseux le plus beau des hommages, celui fait de silences, de regards entendus, d’admiration retenue, d’amour inutile à dire, de grande complicité filiale.
 
    Voilà le plus touchant, et le plus fragile, des documentaires consacrés à un peintre québécois. À sa mort, Edmund Alleyn légua son atelier à sa fille.

Robert Lévesque

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