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IL VIOLE LE NON-DIT - par Robert Lévesque

2009-02-26

IL VIOLE LE NON-DIT

    Patrice Chéreau est le plus grand metteur en scène de théâtre français, aucun ne lui va à la cheville au pays de Molière ; il est l’un des quatre plus grands metteurs en scène européens avec son maître milanais Giorgio Strehler et les Peter, Stein et Brook. Parmi les rares artistes de haut niveau – les pointures – qui auront autant marqué le cinéma que le théâtre au vingtième siècle, Bergman et Visconti, Chéreau se glisse à leur suite, jeune homme de leur lignée certes, mais avec moins d’évidence en ce qui concerne la part cinématographique de son oeuvre. Chéreau, c’est le théâtre, de l’orteil à l’épi. C’est l’opéra, de l’ongle à l’âme. Un lyrisme sombre, une force sourde, un sens de la beauté sauvage au service des corps, de la lumière, de la musique. Des spectacles qui m’ont le plus marqué, ceux de Chéreau (ses Koltès, son Hamlet, sa Dispute de Marivaux, son Lucio Silla de Mozart) sont parmi les plus inoubliables, les plus transcendants.
 
    Mais le cinéma lui résiste. L’homme blessé et Intimité, oui, le noir lui va bien, il a un accent genetien lorsqu’il filme des hommes dans le glauque d’une gare (scénario Guibert) ou un couple de hasard dans une chambre de passe (univers Hanif Kureischi). Son cinéma sait saisir et la froideur et la passion. Puis Ceux qui m’aiment prendront le train est-il peut-être son meilleur film, différent des autres, plus personnel du fait qu’il n’adapte pas une œuvre comme dans ses autres ouvrages cinématographiques mais propose son scénario, fignolé avec coups de mains. Festif en apparence, Ceux qui m’aiment, angoissé en substance (prendront le train). Ce film en est un d’agitation et d’isolement. Chéreau, homme d’acteurs, aime les groupes, le grouillement des solitudes, les tablées, le rassemblement autour d’un enterrement. Fréquentant Tchékhov, il pourrait faire merveille (quoique Hôtel de France, son adaptation de Platonov, n’a pas la force du spectacle qu’il a monté avec ses étudiants de Nanterre et que j’ai vu en Avignon).
 
    Avec Gabrielle, que l’on peut voir ce vendredi à 23h30 à Télé Québec, il ne se casse pas la gueule, le travail visuel est d’un grand professionnalisme, mais les limites de son talent de cinéaste apparaissent, le jupon du maniérisme dépasse des robes de la bourgeoisie 1912. Alors qu’il adapte une remarquable nouvelle de Joseph Conrad, Le Retour, toutes ses décisions sont contestables et affaiblissent l’affrontement qui, dans le texte, était impitoyable, huis clos implacable d’un couple qui se défait. Par exemple, les acteurs parlent français mais cette société bourgeoise coincée nous semble apatride, peu française en tout cas ; chez Conrad, on reste avec le couple qui s’affronte ; chez Chéreau, on joue du flash-back pour mettre en scène quelques dîners qui n’apportent rien à l’intrigue.
 
    De la nouvelle de Conrad (une femme a quitté son mari, lui laissant une lettre d’adieu, mais le soir même de son départ elle revient et, après l’affrontement, c’est lui qui partira), se dégage une atmosphère sinistre épouvantable (hypocrisie et haine s’exposent), c’est un récit qui, en dépit du caractère analytique d’une relation artificielle (sans amour ni sexe), est fait d’impressions physiques, auditives, visuelles, avec une amplification du huis clos du fait que les glaces des appartements reflètent et multiplient l’affrontement. Conrad est au sommet de son art de conteur. Chéreau n’a pas été à la hauteur.
 
    Nommant « Gabrielle » cette femme qui chez Conrad n’a pas de nom, il en fait trop, on sent qu’il a eu peur du huis clos, lui le cinéaste d’Intimacy. Il rajoute. Il rend kitsch. Les domestiques (des ombres dans la nouvelle), les soupers, tout ce qui était là chez Conrad sans être dit, ou écrit, Chéreau le montre, le filme, il viole le non-dit.
 
    Ce qui sauve ce film de l’ennui distingué, c’est Isabelle Huppert, évidemment, la plus grande actrice francophone vivante, la sans rivale, la froide impératrice qui peut dire comme nulle autre, comme si de rien n’était, que « l’idée de votre sperme dans mon corps m’est insupportable »…
 
P.-s. : vendredi à 15 heures, sur TV5, les  Césars. On nous en privait depuis deux ans. Gabrielle, en 2006, obtint comme de juste ceux des costumes et du décor. On croise les doigts avec espoir pour Marc-André Grondin.

Robert Lévesque

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