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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

FEMMES, FEMMES, FEMMES

2009-03-03

FEMMES, FEMMES, FEMMES

    Avant de commencer, un avis à la population : sous peine de passer à côté de très grand cinéma, ne ratez pas la sortie en salles de 2 magnifiques films cette semaine : Je me souviens d’André Forcier, commenté ici par Philippe Gajan et l’extraordinaire La vie moderne, nouveau documentaire de Raymond Depardon, analysé par Jacques Kermabon .

    De retour à notre programmation régulière. Après une édition qui n’a pas laissé les polémiques en reste (les si nombreux festivals à Montréal peuvent-ils encore cohabiter? Le cinéma québécois a-t-il peur de ses minorités, etc…), les Rendez-Vous du Cinéma Québécois s’achevaient samedi dernier par la présentation des Petits géants, co-réalisé par Emile Proulx-Cloutier et Anaïs Barbeau-Lavalette. Anaïs Barbeau-Lavalette qui était justement au nombre des participantes au 5à7 «Fiction au féminin : c’est quoi le problème? » Plus de 40 ans après le 1er soutien-gorge brûlé en place publique, les choses ont-elles vraiment changées? Pourquoi les femmes sont-elles si peu présentes sur le terrain du cinéma, et en particulier québécois?

    Autant le dire, malgré les discussions passionnées, ledit problème n’est toujours pas clairement identifié. Pire, comme une pieuvre à mille tentacules, il en a soulevé 15 autres. Par exemple : existe-t-il réellement une écriture féminine spécifique? Une question à laquelle nous ne pouvons que répondre par une autre question : pouvez-vous expliquer où se situe l’écriture féminine dans K-19 de Kathryn Bigelow ou encore en quoi peut-on voir que les films de Pedro Almodovar ou de Baz Luhrmann ont été écrits par des hommes? Ou pour le dire autrement, comment généraliser lorsque l’on veut parler de création où justement, les exceptions n’ont de cesse de confirmer la règle?

    Autre enjeu majeur soulevé pendant la discussion : le problème de la sous-représentation des femmes en est-il un de genre ou concerne-t-il tout le cinéma d’auteur et indépendant? L’accès des femmes à l’art est difficile, les chiffres le montrent. Mais les cinéastes hommes ayant sous le bras un projet de films aux grandes vertus artistiques mais aux petits retombées prévisibles de box-office ont, eux aussi, bien du mal à avoir aux budgets de financement…Une des solutions, parfaitement utopique, nous en convenons, ne serait-elle pas de prévoir une première ronde d’évaluation anonyme par nos institutions? On aurait pu faire 100 5à7 que la complexe question n’aurait pas été épuisée…

    Reste néanmoins un point soulevé et qui fit réellement débat (et qui est au cœur de la demande faite par le mouvement Réalisatrices Équitables, après que la Sodec et Telefilm Canada aient annoncé leur appui à plusieurs films, aucun n’étant réalisé par une femme) : faudrait-il des quotas pour s’assurer du financement de projets présentés par des femmes? Point sous-tendu par une question fondamentale : une femme cinéaste est-elle avant tout une femme ou une cinéaste? En mettant la féminité au premier plan, il est alors tout à fait légitime de penser les mesures protectionnistes comme absolument essentielles. Pourtant, cette approche semble dangereuse. D’abord, parce que comment supporter l’idée de voir son travail soutenu simplement parce qu’on est une femme? Comment résister à une poussée d’urticaire en songeant à la condescendance qu’une telle protection victimisante sous-tend? D’autant qu’à long terme, cette idée pourrait bien faire naître l’idée, horripilante, de l’existence de « sujets de femmes » (en gros, la maternité, l’intime, les émotions). Et voilà le vrai sexisme qui montrera ouvertement le bout de son nez. En outre, en poursuivant cette logique, c’est aussi le cinéma lui-même qui risque d’y perdre quelques plumes en ne restant pas le cœur même de la réflexion. Car, femme ou pas, force est de rappeler que ce sont d’abord et avant tout les films qui comptent. Les bons films.

    C’est à ce titre que quelques mesures peuvent alors s’imaginer. Plutôt que des mesures protectionnistes, pourquoi ne pas mettre de l’avant des actions positives, et ce, dès les écoles? L’éducation et la formation, des femmes et des hommes, sont encore une des armes les plus efficaces contre les préjugés. C’est en plantant la graine de l’égalité très tôt que celle-ci pourra germer. En encourageant, par exemple, les femmes à prendre leur place, à imposer leur vision d’artiste, à réaliser des films toujours plus incontournables et en travaillant dès le plus jeune âge à ce que la préconception inscrite dans l’inconscient collectif (une femme est douée pour organiser, donc produire, pas pour diriger, donc réaliser) ne soit plus qu’un mauvais souvenir. Mais aussi, en retour, en favorisant une véritable formation cinématographique sans discrimination, encourageant le regard critique (notamment sur la représentation des femmes à l’écran) et mettant prioritairement l’accent sur la qualité artistique des films afin, qu’enfin, les a priori s’effacent.

    Pour ajouter encore quelques épines à la rose, un petit détour par les travaux du Dr Diane Purkiss, prof à Oxford, parus dans un article du New Zealand Herald, s’impose : après analyse, cette dernière constate que, les films étant de moins en moins réalisés par des femmes à Hollywood, c’est aussi l’image de la femme qui est en train de dégringoler dans les films. De femmes complexes, entières, riches (Bette Davis ou Katherine Hepburn en faisaient leur spécialité), la tendance est plutôt désormais celle d’un ramassis de clichés misogynes où domine la blonde idiote obsédée par les hommes, les fringues et son poids (He’s just not that into you, Confessions of a Shopaholic). Sans pitié, Dr Purkiss rappelle aussi à propos des grandes performances de l’année (Jolie dans The Changeling, Winslet dans Revolutionary Road, Streep dans Doubt) : « Durant l’âge d’or, les femmes avaient accès à des rôles entiers et multidimensionnels, où elles pouvaient être aussi drôles qu’intenses. Aujourd’hui, la seule façon pour une femme d’avoir un rôle complexe est de jouer une femme dépressive, tourmentée et au sens du sacrifice fort ».

    Ou bien de jouer dans un film de Danny Boyle, voudrions-nous ajouter. Car, en y songeant bien, que ce petit Slumdog Millionaire ait réussi à tant séduire en laissant place à une personnage de femme aussi tarte, incapable de prendre la moindre décision, attendant sagement en battant de ses longs cils qu’un de ces messieurs viennent lui indiquer le chemin à prendre, fait autant partie du débat que la question de la sous-représentation…

Helen Faradji

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