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PICASSO EN SUEUR - par Robert Lévesque

2009-03-19

PICASSO EN SUEUR
 
    Le journal que Brassaï (1899-1984) tenait de ses Conversations avec Picasso a un trou, le photographe n’écrivit rien entre janvier 1947 et mai 1960 et l’on ne peut donc savoir, de cette source autrement si riche et si fiable, ce qu’ils pensèrent, l’un et l’autre, du travail mené par Henri-Georges Clouzot à l’été 1955 lors du tournage du Mystère Picasso (sur ARTV mercredi 25 mars à 21 heures). Dans cet exceptionnel documentaire, le « mystère » de Picasso n’est évidemment pas révélé (il ne cherchait pas, il trouvait) mais l’on voit à l’œuvre, devant la toile, la bête toute-peignante, maître et matador, taureau et torero, colosse court et bronzé, en short et en sueur, et les yeux lumineux ; le film fit sensation (prix spécial du jury à Cannes en 1956).
 
    Alors faisons confiance à un biographe, Patrick O’Brian (Folio, 3488) : « Clouzot estima judicieux de le faire à Nice, et pendant les mois d’été, alors que la chaleur des puissants projecteurs, ajoutée à celle du soleil, eût suffi à faire défaillir une salamandre, mais Picasso était toujours séduit par une technique nouvelle et par les gens qui connaissaient à fond leur métier, et il fut saisi d’un enthousiasme au moins aussi ardent que celui de Clouzot ». D’après O’Brian, Picasso et l’équipe travaillaient jusqu’à quatorze heures par jour, en studio puis au-dehors, sur la plage de La Garoupe. On voit naître sous nos yeux des femmes grasses et nues, des peintres lubriques, des corridas, des arènes, des têtes, de cheval, de chèvre, bref l’imagerie du grand bouc de l’art moderne.
 
    La « technique nouvelle », c’était un pigment tout juste inventé qui traversait directement la surface absorbante de la toile, ce qui permettait à la caméra (tenue par le directeur photo Claude Renoir) de suivre le travail du peintre par derrière sa toile. L’écran devenait  toile. L’image, tableau. « On donnerait cher pour savoir ce qui se passe dans la tête de Rimbaud quand il composait Le Bateau ivre », dit d’entrée de jeu une voix-off, celle de Clouzot, mais si l’on ne saura pas ce qui se passait dans la caboche de l’Andalou ces jours-là, on en apprend beaucoup sur la spontanéité de son art et la malléabilité de sa manière. Durant les 29 premières minutes du film (sur 80), on n’a que du dessin qui se crée, plein écran, puis à plusieurs reprises Clouzot filme directement le peintre en action, et c’est parfois comme si l’on était derrière lui, le regardant peindre par-dessus son épaule.
 
    Il y a hélas un peu trop de musique, celle de Georges Auric, parfois wagnérienne, parfois gitane, parfois Manuel de Falla, comme si l’on avait eu peur de laisser dans le silence ce peintre des bruits du monde. La musique abondante et propre à créer un suspense donne à certains moments un caractère de prouesse de music-hall au travail du peintre des Arlequins… Seul bémol à cet unique documentaire qui nous introduit au cœur même du travail, et du génie, d’un des plus grands peintres du XXème siècle.
 
    À la fin du film, après que Picasso eût vidé quelques litres d’encre pour réaliser plusieurs tableaux sur la même toile (du palimpseste en accéléré), Clouzot dit : « Ce qui m’embête, c’est que tout le monde va croire que tu as fait ça en cinq minutes ». Picasso lui demande alors depuis combien de temps il peignait, et le cinéaste répond : « Cinq heures ». « Maintenant, tout le monde le sait ! », réplique Picasso, sourire en coin et ruisselant de sueur.

 Robert Lévesque

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