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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

Tu veux qu’je te chante la mer?

2009-03-19

Tu veux qu’je te chante la mer?


    Il y a des textes qu'on a pas envie d'écrire. Parce qu'ils mettent un point final à une histoire dont on était pas prêt à tourner la page. Parce qu'on se dit que 61 ans, ce n'est pas un âge pour s'en aller et qu'il restait beaucoup trop de rêves à explorer. Parce qu'il y a quelque chose de vraiment douloureux à poser ces mots noir sur blanc : Alain Bashung est mort.

    Bashung, c'était la chanson, bien sûr. Grave et poétique. Débordant de métaphores et d'élégance. Aérienne et profonde à la fois. Mais Bashung, c'était aussi le cinéma. On le savait moins, mais sa silhouette massive de héros blasé avait hanté quelques pellicules. Oh bien sûr, ce n'était pas Dutronc. Moins gueule d'ange, plus dangereux, le Bashung. Mais il était de cette étoffe dont on taille les plus beaux mythes. Il avait beau être discret, on l'avait tout de même remarqué. Ses traits s'imprimaient sur le celluloïd. Chez Arabal, par exemple, dans Cimetière des voitures dont il avait aussi composé la musique. Dans Nestor Burma, détective de choc où son allure de rock-star dégingandée côtoyait celle de Michel Serrault et de Jane Birkin. Il y avait eu Félix et Lola, pour Leconte aussi. L'ombre du doute d'Aline Issermann et La confusion des genres, d'Ilan Duran Cohen. Et ce J'ai toujours rêvé d'être un gangster, de Samuel Benchetrit, inédit en nos terres frileuses, où comme Tom Waits et Iggy Pop dans le Coffee and Cigarettes de Jarmusch, l'immense chanteur se payait une tranche d'humanité en noir et blanc en compagnie d'un autre géant, Arno. Le choc des titans.

    Bashung transpirait le cinéma. Les vieilles salles enfumées drapées de velours rouge. Les ouvreuses et leurs voilettes. Un cinéma fantasmé où les méchants gagnent à la fin, mais dans un sourire. Dans nos rêves les plus fous, on aurait aimé voir l'homme en noir chez Melville par exemple. Bashung en Samouraï, ça aurait eu du chien, ça. En cow-boy, à la John Wayne aussi. Ou en petite frappe, sans destin, ni avenir, la cigarette vissée au coin des lèvres (maudite tige). Bashung avait l'aura. On lui aurait rêvé d'autres films à habiter, d'autres destinées en cinémascope. Maintenant, ça n'existera plus qu'au creux de notre esprit.

    Ses mots et ses mélodies avaient aussi accompagné les déambulations d'autres héros. Ceux de Ma petite entreprise, de Jolivet. Deux fois chez Doillon aussi (Le jeune Werther et La vengeance d'une femme). Sa voix résonnait bien dans une salle de cinéma. Dans le noir, comme en communion, on ressentait sa texture, tous ses grains. Et il ne fallait pas plus d'un générique pour qu'elle se fasse un nid dans notre mémoire. Indissociables, ses mots et les images. Même sans films, ses chansons racontaient des histoires de cinéma. « La nuit, je mens. Je prends des trains à travers la plaine ». « Aujourd'hui c'est vendredi et j'voudrais bien qu'on m'aime ». « À l'arrière des dauphines. Je suis le roi des scélérats. À qui sourit la vie ». N'importe où, dans les couplets ou les refrains, les mots incarnaient verbalement le clair-obscur, les ombres et les lumières. Et le film pouvait commencer.

    Certains de ses clips faisaient aussi le travail pour nous. Bashung aimait le cinéma. Cinéphile convaincu, il avait ainsi confié la réalisation de plusieurs de ses vidéos à de vrais auteurs. Claire Denis, par exemple, qui le filmait de dos, marchant la nuit dans une rue pluvieuse et soulignait en quelques plans serrés et détaillés son allure ténébreuses (Faites Monter). Ou Jean-Baptiste Mondino qui le transformait en Elvis romantique et électrique en le filmant au milieu d'un cirque (Osez Joséphine). Et encore Jacques Audiard  qui, grâce à quelques fenêtres et un gros grain révélait toute sa sensualité mélancolique (La nuit, je mens). Dans Madame rêve, l'artiste se payait aussi le luxe d'une guest-star à la beauté et à la fragilité désarçonnantes : Fanny Ardant. Dans Résidents de la république, c'était au tour de Melvil Poupaud de venir se frotter à la bête en réinventant le road-movie. À la moindre occasion, le cinéma se taillait une place dans l'univers de Bashung. Le cinéma ne lui a pas tout à fait rendu la pareille. On le regrettera désormais pour l'éternité.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (1)

  1. Merci pour ce texte touchant et instructif. Quand on voit les génies mourir trop tôt,on a l'impression que les crétins vivent éternellement.

    par Yvan L., le 2009-03-20 à 08h17.

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