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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'AMI AMÉRICAIN

2009-03-26

L'AMI AMÉRICAIN

    « Un film n'est pas seulement une histoire que le cinéma vend, mais aussi une culture, un pays, un autre type de consommation. Cela, les Américains l'ont très bien compris » Bertrand Tavernier

    Comme plusieurs de sa génération, Bertrand Tavernier n'a jamais caché sa passion pour le cinéma américain. Le grand cinéma classique, celui qui faisait rêver tout en sachant, comme le disait le cinéaste, se faire « le sismographe de son époque ». Deux magnifiques bouquins sont même venus parachever la déclaration d'amour : la bible 50 ans de cinéma américain, co-écrit avec Jean-Pierre Coursodon et la récente réédition d'Amis américains, un passionnant recueil d'entretiens entre le cinéaste d'Autour de Minuit et les Kazan, Ford ou Huston de ce monde (à se procurer d'urgence, pour faire joli sur la table du salon).

    Alors, imaginez la joie lorsqu'il y a 2 ans, l'intarissable réalisateur annonçait avoir terminé le tournage de In the Electric Mist, adapté d'un polar de James Lee Burke, en pleine Louisiane, avec Tommy Lee Jones et John Goodman. La rencontre allait enfin avoir lieu. L'admirant et l'admiré allait, on en était sûr, se comprendre. Et dès les premières images de ce superbe diamant noir où Tommy Lee Jones commente d'une voix-off désabusée sa propre image, la preuve éclate : s'il s'était appelé Eastwood, Tavernier aurait sûrement gagné un oscar. Filmant les bayous et les tréfonds de l'âme humaine avec la ferveur d'un croyant allant à la messe, Tavernier laisse transpirer dans chacun de ses plans une adoration aussi sincère qu'enthousiasmante pour le grand classicisme. Et avec lui, nos cœurs se mettent à battre au rythme d'un vieux blues à l'harmonica joué sous un coin de porche.

    Mais voilà, ces images, vous ne les verrez jamais sur grand écran, pour lequel elles ont pourtant été visiblement pensées. Ces profondeurs de champ magnifiant décors et personnages resteront enfermées dans le cadre restreint de votre cinéma maison. Ces sons précis et ces hallucinations d'une guerre passée ne vous feront pas palpiter dans l'obscurité.

    Comme une vulgaire série Z destinée à prendre la poussière sur une tablette, In the Electric Mist ne trouvera pas ici le chemin des salles. Direct en dvd, le polar présenté en compétition au festival de Berlin. Le producteur américain de la bête, Michael Fitzgerald (pourtant également producteur des puissants The Pledge ou Three Burials of Melquiades Estrada), détenant les droits de diffusion nord-américains, en a décidé ainsi. Et comme s'il avait voulu nous énerver encore un peu plus, la version désormais disponible en dvd ici n'est pas tout à fait la même que celle qui sera présentée en salles en France. Amputée d'une quinzaine de minutes, tiens, par le producteur qui s'est arrogé le final cut pour cette version bis.

    Soulevée par Marc-André Lussier de La Presse ici et là  qui y rappelait notamment qu'Emir Kusturica, Chen Kaige ou Wim Wenders avaient déjà, eux aussi, goûté à cette amère médecine (tout comme, plus récemment Matthieu Kassovitz qui ne s'est pas gêné pour clamer son mépris pour la Fox à travers la presse), l'affaire se complique encore un peu au Québec. Car en principe, les droits de diffusion pour le grand écran y restent encore libres (la version DVD en est une américaine, sans sous-titres français donc). Mais trouvez-nous un distributeur aux reins assez solides aujourd'hui pour les acheter et distribuer la "vraie" version du film en salles alors qu'un succédané numérique est disponible partout. Celui-là n'existe que dans les contes de fées.

    À l'heure où les salles se vident comme les enveloppes des subventions culturelles, où les studios n'en finissent plus d'aligner résultats catastrophiques sur résultats catastrophiques, ce genre de décision apparaît proprement stupéfiante. D'abord parce qu'elle révèle une façon de penser le cinéma comme un business particulièrement dégoûtante et sans vision, mais aussi parce qu'elle ajoute l'injure à l'insulte envers un cinéaste qui ne demandait pas mieux que de propager, le cœur en avant, le meilleur de ce que le cinéma américain a à offrir.

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Puisque le grand homme ne fait pas qu'offrir des images mais aussi des mots, nous ne saurions trop vous conseiller la lecture de son blogue consacrée à l'actualité…du DVD. L'ironie a de ces façons de se montrer coquine, quand même.

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Également à souligner cette semaine, la sortie au cinéma du Parc du magnifique documentaire de Terence Davis, Of Time and the City commenté ici par notre collègue Cédric Laval

Bon cinéma

Helen Faradji

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